Les foetus et la musique classique

D’après cette page :

  • D’après une étude espagnole, les fœtus réagissent à la musique en ouvrant la bouche et en tirant la langue. Dans la 16ème semaine de grossesse, le bébé commence à entendre. 87% des bébés qui ont écouté de la musique à partir d’un appareil spécial placé dans le corps de la mère réagissent en bougeant leur bouche et leur langue. La musique choisie pour cette étude est une sonate de Jean-Sébastien Bach pour flûte émise au niveau sonore d’une musique de fond.

 

Comment peut-on être sûr que les foetus aient du plaisir à écouter de la musique classique ? On peut savoir à partir de quel stade de la grossesse ils commencent à entendre, c’est vrai. Mais aime t-il entendre la musique ? Il pourrait être possible que le bruit les dérange, qu’ils pleurent in utero… Les chercheurs ont-ils envisagé cette hypothèse ?

Autre remarque : le journaliste affirme que la musique utilisée est une sonate de Jean-Sébastien Bach.  Et non, pas du tout, la musique que l’on entend très distinctement n’est absolument pas de J-S Bach, c’est une musique de Wolfgang-Amadeus Mozart, plus précisément une sérénade (sérénade 13), connue sous le nom de Eine kleine Nachtmusik (Une Petite Musique de Nuit), K.525.

Généralement, il y a plus d’instruments de musique utilisés dans une sérénade (une douzaine d’instruments) en comparaison à une sonate (souvent 1 à 2 instruments seulement).

Quand on rencontre une telle erreur, un manque de rigueur dans les détails, on peut se permettre d’avoir des soupçons concernant tout le reste de l’étude…

 

cartonrouge

Allez hop, carton rouge…

L’emploi de synonyme, de nuance ou de phrases équivalentes approximatives, dans le journalisme, c’est une grande erreur. Le domaine de la recherche scientifique exige des informations précises et exactes. Mozart n’est pas Bach, de même qu’une sérénade n’est pas une sonate.

 

 

John Philip C. Manson

Peut-on quantifier quelles chansons rendent de bonne humeur ?

Les médias anglophones font actuellement circuler un buzz : ils afffirment pompeusement en fanfare qu’un savant a déterminé scientifiquement les chansons qui galvanisent le plus l’auditeur. De plus, un hit musical serait appuyé par une équation.

J’ai pris connaissance du buzz un soir, en regardant le journal télévisé de TF1 : une équation apparut à l’écran mais fut aussitôt retirée, ce qui fait que je n’ai pas pu la lire. Temps d’affichage trop court ! TF1 ne laisse pas le temps aux téléspectateurs de lire les infos. C’est chiant, leur façon de rendre les images subliminales !

 

Pour recadrer les choses dans leur contexte, Jacob Jolij (à l’origine de l’affaire) est un chercheur en neurosciences cognitives à Groningen, aux Pays-Bas.

Le bémol, il y en a plusieurs :

  • Les résultats du chercheur ne sont pas soumis auprès d’une revue scientifique – il s’agissait là d’une recherche commandée par une entreprise…
  • L' »étude » qui fait le buzz se base sur une forte subjectivité, il n’y a pas de modèle mathématique prédictif.
  • L’équation proposée est bizarre : si les battements par minute sont de 150, la fonction tend vers infini, ce qui est un non-sens. Il ne s’agit vraisemblablement pas d’un résultat lié aux statistiques. Il aurait été plus pertinent que l’équation soit une courbe de Gauss, dite de loi normale, dont le maximum de la fonction est une valeur finie, mais pas infinie… L’équation véritable aurait pu être aussi issue d’une équation différentielle, quelque chose qui ressemble à  y + y’ = n*e^(-k.x). Mais l’équation du chercheur ressemble à un bricolage très simpliste, pas nécessairement relié à une quantification empirique.
  • Le chercheur se présente comme très ouvert au sujet des recherches sur les phénomènes paranormaux – tout en reconnaissant qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, aucune preuve de l’existence de mystérieux pouvoirs psychiques n’existe. Mais ce n’est pas dans notre contexte ici.

 

Concernant l’équation de Jacob Jolij :

equationJolij

  • BPM = battements par minute.
  • L = paroles positives.
  • K = gamme majeure, associée à un écart dont rien n’est expliqué…

Si les chansons sélectionnées sont très bonnes, selon ma propre opinion, l’équation n’en demeure pas moins peu scientifique et peu objective.

Des chansons énergisantes, ça varie selon les diverses cultures, ça varie selon la psychologie des individus. Il n’y a qu’à regarder les vidéos musicales sur Youtube : certains donnent un avis positif, d’autres donnent un avis négatif.

 

J’ai une remarque : pourquoi ne pas avoir inclus les oeuvres de la musique classique ? En effet, les oeuvres classiques qui ont autour de 150 BPM, en gamme majeure, il y en a en grand nombre. Comme par exemple, la plupart des sonates pour piano de Beethoven, et le 4e mouvement prestissimo de la neuvième symphonie de Beethoven. On  peut aussi évoquer les symphonies n°36 et 38 de Mozart, pour les mouvements au tempo presto. Ainsi que le concerto en G majeur TWV51:G9 presto 4/4 de Telemann.

 

Même en dehors des critères définis par Jacob Jolij, des mélodies peuvent être magnifiques et divines, comme la sonate n°14 de Beethoven, dite « Clair de lune » dont la mélodie inspire un fort impact émotionnel, une souffrance sourde, ce qui en amplifie la beauté. Et le fameux Aria (« Air », BWV1068) de Bach : un sublime adagio qui fait verser des larmes exquises.

Selon moi, la musique est fortement subjective, les goûts varient selon les individus, cela ne peut pas être mis en équation. Il y a ceux qui aiment et ceux qui n’aiment pas, on n’a jamais vu les gens se comporter unanimement de façon déterministe quand ils écoutent de la musique.

Moi, par exemple, le metal ça donne la pêche, notamment le death metal. Groowwwwwl ! Mais pour d’autres, ils auront plutôt une réaction de rejet. C’est comme pour ceux qui disent aimer le rap, peut-être que ça leur donne la pêche, mais moi je n’aime pas.

Alors une équation ad hoc, ça contredit plutôt les faits, tant les gens ont des goûts opposés entre eux.

Une véritable étude scientifique valide, ça m’aurait mieux intéressé. Car le buzz relaté ici est plus un coup de pub qu’une vraie recherche, c’est dommage.

John Philip C. Manson

 

Musique, plagiat, contrefaçon, et probabilités

J’ai appris aujourd’hui la condamnation en appel d’un chanteur français célèbre. Le tribunal a rendu le jugement en estimant que le chanteur a réellement plagié la chanson d’un autre…

Le plagiat est une faute morale, civile, commerciale et/ou pénale consistant à copier un auteur ou créateur sans le dire, ou à fortement s’inspirer d’un modèle que l’on omet délibérément ou par négligence de désigner. Il est souvent assimilé à un vol immatériel.

Sans nommer le chanteur, on va voir si mathématiquement la condamnation est justifiée. Même si la chanson est contrefaite (en partie), elle reste une belle chanson avec un beau texte. Avec sa belle voix, le chanteur (vous savez qui) est un véritable artiste : même s’il a partiellement copié une oeuvre, il sait écrire des émotions à travers sa musique. Il est facile de pleurer, ému, en écoutant ses chansons.

J’ai examiné la partition de musique. Il paraît que sur 63 notes de musique du refrain il y aurait 41 notes communes entre la partition présumée plagiaire et la partition originale.

Mais l’estimation de la culpabilité d’un chanteur ne se base pas sur ce pourcentage de 41 notes communes sur 63 notes. Outre le pourcentage 41/63, il faut déterminer la probabilité pour qu’une oeuvre soit une copie partielle d’une oeuvre originale, et l’on va voir cela avec la loi binomiale.

La partition comporte ces informations essentielles :

  • Paramètres de durée : soupir, demi-soupir, demi-pause, pause, noire, croche, blanche.
  • Paramètre de hauteur (fréquence acoustique) : 10 niveaux de hauteur sur la portée.

Par conséquent, chaque notation écrite (1 note ou 1 silence) sur la portée dans la partition a 70 façons différentes d’être écrite.

Et la partition, si je ne m’abuse, utilise une harmonique dont la fréquence acoustique (sur un piano) est entre 163,5 Hz et 327 Hz, entre Mi2 et Mi3.

P = (63! / (41! * 22!)) * (1/70)41 * (1 -(1/70))22 = 8,6 * 10-60.

La probabilité pour qu’il y ait 41 notes sur les 63, qui aient rigoureusement chacune exactement la même hauteur et le même temps, entre la copie et l’original (donc comme un copié/collé), est de 0,0000000000000000000000000000000000000000000000000000000000086. C’est très significatif. Il n’y a pas de doute. Environ une chance sur 10 millions de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards de milliards…

Mais pour une oeuvre seulement ressemblante, du type similitude quand la note suivante monte ou baisse en hauteur, et a un temps court ou long ?

On vérifie :

P = (63! / (41! * 22!)) * (1/4)41 * (1 -(1/4))22 = environ 0,00000000002.  Soit une chance sur 50 milliards.

Là encore, ça reste très significatif. Même quand la ressemblance tend à être vague.

Il apparaît évident que 41 notes communes sur les 63, ça ne relève pas du hasard accidentel. L’expert du tribunal avait raison…

Mais alors, quel contexte faut-il pour innocenter un artiste injustement accusé de plagiat, ou pour lui accorder le bénéfice du doute ?

Lorsque 12 à 20 notes présentent une ressemblance avec entre 12 et 20 notes d’une oeuvre originale, sur 63 notes en tout, là dans ce cas la probabilité est suffisamment élevée pour dire que l’accusation de plagiat ne se base pas sur une preuve significative.

  • Mais malheureusement, dans le cas qui a été jugé, il s’agit de 41 notes sur 63. La probabilité est nulle pour écrire 41 notes sur 63 qui soient identiques aux 41 notes du refrain original. Et il y a une chance sur 50 milliards dans le cas de 41 notes sur 63 qui donnent une mélodie seulement ressemblante. Mais s’il n’y avait eu que 12 à 20 notes communes maximum (ressemblantes à l’original, pas rigoureusement identiques à l’original), là l’innocence (ou le non lieu) aurait été crédible.

Hey psssst ! Si on plagie délibérément 12 à 20 notes de musique en les disposant par ressemblance et non à l’identique par rapport à l’original, on ne peut pas ensuite prouver si c’est accidentel ou si c’est intentionnel.  Chuuuut ! 😉

Mais là, 41 notes communes, sur les 63, c’est trop, on est imprudent et on se fait forcément choper…

John Philip C. Manson