La toxicité prénatale des phtalates et ses effets sur le QI

Je prends connaissance d’une étude selon laquelle l’exposition in utero à des niveaux élevés de phtalates (substances chimiques) a un effet nocif sur le quotient intellectuel (lequel serait moindre à l’âge de 7 ans par rapport aux enfants du même âge qui ne sont pas exposés aux phtalates).

Il est indéniable qu’il existe des produits chimiques nocifs qui soient néfastes au système nerveux central. Ce n’est pas cela qui est critiqué ici. On sait que les phtalates sont des perturbateurs endocriniens, et on les suspecte d’être cancérigènes.

L’objet de la critique ici, c’est l’emploi du QI comme moyen de mesure et de comparaison. Des biopsies permettant de déceler des lésions cérébrales ou des perturbations neurochimiques du cerveau sont des exemples qui conduisent à une étude aux résultats fiables. Mais le QI, lui, n’a de rôle que celui d’indicateur, sa fiabilité objective est plutôt relative.

Chez un seul individu qui passe plusieurs tests de QI le même jour, les résultats de chaque test de QI sont variables assez sensiblement d’un test de QI à l’autre. Cela fait qu’il est peu crédible qu’une étude soit fiable si elle prétend à mesurer des variations du QI parce que celui-ci est lui-même fortement variable d’un test à l’autre.

Si l’on ne réalise qu’un seul test de QI, l’on aura déterminé le QI de la personne. Mais en science, en toute rigueur, l’on se base surtout sur la reproduction des tests afin d’établir une grandeur moyenne que l’on associe à une marge d’incertitude.

Par exemple, pour 9 tests de QI (du même type de test comme structure) effectués par un seul individu le même jour, on peut constater une dispersion non négligeable autour de la valeur moyenne du QI de l’individu. Article à lire :  https://jpcmanson.wordpress.com/2012/05/24/experience-statistique-sur-9-tests-de-qi/

Ayant expérimenté sur moi-même, mon QI moyen est de 126, mais ce nombre est affecté d’une incertitude de plus ou moins 11 points de QI. Ce détail important ne doit pas être négligé.

Qu’est-ce qu’une expérience scientifique dans laquelle la comparaison est un critère essentiel ? Un résultat est probant, positif, quand la grandeur observée est externe à la marge d’incertitude. Par exemple, pour faire une métaphore compréhensible : en physique acoustique, s’il existe un bruit de fond qui oscille autour d’une moyenne de 30 décibels avec une incertitude de plus ou moins 3 décibels, alors on peut dire qu’on a quelque chose de probant s’il l’on détecte un bruit de plus de 33 décibels : et en particulier, a contrario, on n’a rien de probant si on détecte un bruit compris dans l’intervalle d’incertitude (comme une hallucination auditive, quand un ingénieur du son a cru entendre la voix outre-tombe de Frank Sinatra). On peut ainsi avoir un biais d’interprétation d’un résultat quand le phénomène perçu reste dans la marge d’incertitude du bruit de fond (c’est-à-dire croire mettre en évidence un phénomène qui n’en est pas finalement un…). Par exemple, les parapsychologues crédules peuvent croire percevoir des fantômes dans une maison hantée, alors que l’impression de sentir une « présence » est souvent due à l’émission d’infrasons lorsque le vent circule dans des canalisations. Ce que je veux dire, c’est que l’on peut imaginer les théories les plus loufoques à partir de l’oubli manifeste de ce paramètre important qu’est la marge d’incertitude ; tout comme le déni du hasard notamment dans l’étude biaisée de l’astrologie, alors que le hasard comme moyen de comparaison permet de déceler quelque chose de significatif si ce quelque chose se distingue clairement des résultats dûs au seul hasard (il n’y a pas de phénomène découvert si les résultats se confondent avec ceux du hasard).

Pour revenir au concept de QI, qu’avons-nous concrètement d’après ce que l’étude affirme ?

Je cite l’article du Figaro :

  • « Pour cette étude, les auteurs ont suivi 328 New-Yorkaises enceintes aux revenus modestes, et l’évolution de leurs enfants. Ils ont mesuré dans l’urine des futures mères, au troisième trimestre de la grossesse, les niveaux de cinq types de phtalates. Le QI de l’enfant a par la suite été testé quand ce dernier a atteint l’âge de 7 ans. Résultat : ceux qui avaient été exposés in utero aux concentrations les plus élevées de phtalates DBP et DiBP avaient un QI de 6,6 à 7,6 points plus bas que ceux qui avaient été en contact avec des niveaux plus faibles. »

Or, il y a un problème : chez un même individu qui se soumet à plusieurs tests de QI le même jour, les résultats des différents tests sont sensiblement variables entre eux, avec plus ou moins 11 points de QI d’incertitude.

Et l’étude sur les phtalates nous révèle une différence de 6 à 8 points de QI (si on arrondit aux valeurs entières). L’étude présente donc une différence qui reste comprise dans la marge d’incertitude due aux tests de QI eux-mêmes, mais non selon une valeur significativement distincte de cette marge d’incertitude.

Ma critique ne nie pas le rôle toxique réel des phtalates, je veux juste souligner que le concept de QI peut conduire à des biais expérimentaux.

Les tests de QI ne sont qu’un indicateur, une approximation (il existe des faux-positifs). S’en servir comme moyen de mesure pour effectuer des comparaisons est donc inadapté. Dans une maladie comme la maladie d’Alzheimer ou la sclérose en plaques, par exemple, on se base sur des autopsies afin de déceler des lésions cérébrales et des modifications neurochimiques (prélèvements de tissus, observations histologiques, analyses biochimiques des protéines…), et cette méthode est nettement plus fiable que le concept plutôt abscons du QI. Mais le choix du QI comme moyen de comparaison vient du fait que c’est plus simple (on ne va pas faire des biopsies ni des autopsies…) mais ce choix ne rend pas le résultat aussi fiable…

On ne peut pas quantifier de façon fiable l’intelligence humaine. Lorsque le QI intervient dans des études scientifiques, on peut considérer que celles-ci sont discutables (en fait, toutes les « découvertes » scientifiques sont épistémologiquement réfutables).

On a très souvent tort de considérer des résultats d’études comme des vérités mises en plein jour. Le critère essentiel qui définit la science, c’est la réfutabilité, c’est-à-dire que tout résultat est un édifice dont on a le devoir d’évaluer sa solidité. En particulier, la vulgarisation scientifique doit inviter et inciter à porter un regard critique objectif et argumenté sur les découvertes scientifiques plutôt que d’accueillir bêtement ces découvertes scientifiques comme des vérités incontestables. C’est sur ce détail que j’insiste.

 

© 2014 John Philip C. Manson

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