Attention aux découvertes scientifiques

Ce 3 mars 2014, en fin d’après midi, je feuillette par pur hasard un magazine sur les potins des «people». J’ai eu la surprise de tomber sur un contenu relatif à la science… Ce que j’ai pu lire m’incite à rédiger ce présent article pour compléter celui que j’ai posté hier car c’est du même acabit.

Comme je l’ai souligné hier, il faut rester très prudents à propos des publications scientifiques, même quand cela se produit dans des publications sérieuses. L’exemption absolue d’erreurs quelque soient leurs causes est un mythe. L’erreur est humaine, et c’est une erreur de considérer des «découvertes» comme vraies. Le doute est un principe essentiel dans la recherche scientifique. Cela peut paraître paradoxal, mais le doute permet de clarifier les choses, de tout remettre à plat, tandis que se complaire dans l’erreur et l’illusion de «vérité» peut mener loin, très loin, en perdant son temps, et pour rien…

Voici une copie d’écran du texte de l’article du magazine de «people» :

lukasz

J’ai enquêté sur Google. Je n’ai trouvé aucun texte en français sur cette affaire. L’auteur a donc traduit depuis la langue anglaise ou polonaise.

En recherchant dans le web multilingue, je découvre une piste :

http://member.societyforscience.org/document.doc?id=296

Dans ce document, à la fin de la page n°14 consacrée à la rubrique de l’INFORMATIQUE, on constate que le jeune Lukasz Wysocki, âgé de 17 ans au moment des faits, dans un lycée de Lublin en Pologne, a participé au développement de programmes informatiques basés sur la modélisation de structures de molécules organiques dans le cadre de l’évolution neurocellulaire, en anglais : Developing Computer Programs Based on Organic Structures and Neuro-Cellular Evolution. C’est indirectement de la chimie, c’est davantage orienté sur la simulation informatique et les mathématiques.

Notons au passage que la Society for Science est une organisation non lucrative dont le but est de promouvoir les sciences à travers des programmes éducatifs et des publications. Sur ce point, on sait que c’est une institution honorable. Mais par la suite on tombe sur des articles qui semblent exagérer le contexte, au-delà du réel, comme on va le voir ci-dessous.

Autre article trouvé : http://puzzlepix.hu/image/show/id/s_10013839

La médiatisation de Lukasz se limite à la Pologne, les textes qui y font référence sont écrits en polonais.

Il existe une différence entre une modélisation informatique et des expériences de biochimie. De plus, le stade «in vitro», s’il a déjà commencé, n’en est qu’à un stade initial de la recherche. L’on peut dire que les effets supposés de la molécule n’est pour le moment qu’une hypothèse. Une hypothèse qui ne reposerait peut-être pour le moment que sur une modélisation de molécules organiques par ordinateur.

Une découverte ne devient sérieuse et crédible qu’en ayant suffisamment testé sur les animaux (au mieux, sur des humains), c’est-à-dire en ayant des résultats expérimentaux significatifs. (Parenthèse personnelle : l’expérimentation animale, bien qu’elle ait contribué à trouver de nouveaux remèdes, est un problème éthique, j’ai moi-même renoncé à suivre une voie de biologiste parce que je place la vie animale au-dessus de la science, l’idée de disséquer des animaux innocents me révulse, j’ai préféré suivre la voie de la chimie générale. La vivisection un mal nécessaire ? Question difficile.).

Annoncer une «découverte» à un moment où l’on n’est qu’au stade «in vitro», ou pire : au moyen d’une simulation informatique, avant même d’avoir commencé des tests «in vivo», c’est vraisemblablement prématuré…

De plus, quand on est lycéen de 17 ou 18 ans, un stage de chimie aide à donner un aperçu de la recherche scientifique ou du monde de l’industrie. J’ai connu l’industrie agro-alimentaire, c’est un environnement intéressant à connaître. J’ai même approché l’industrie cosmétique, mais j’avais été saisi au même moment par une autre opportunité dans un domaine complètement différent. Ce que je veux dire, c’est qu’un stagiaire de niveau Bac n’a pas encore les qualités fondamentales requises pour être chercheur de niveau Bac +8. J’admets que des découvertes sérieuses peuvent survenir par le hasard (c’est le cas de la découverte de la pénicilline par Alexander Fleming), mais l’annonce d’une découverte doit s’appuyer sur de nombreuses expériences abouties et non sur une observation (ou une supposition) isolée. Le jeune Lukasz dispose des connaissances basiques de la chimie (ou du développement de programmes informatiques, apparemment ?). Mais pour faire un stage dans un institut médical, quel était son rôle, quel poste ? Il était stagiaire, pas docteur-chercheur. Je ne conteste pas ses compétences, j’essaie de cerner le contexte.

Une découverte scientifique est nécessairement et habituellement évaluée par un comité de lecture dans des publications scientifiques spécialisées. Ceux qui se contentent d’emprunter le circuit de la presse «people» laissent une idée amère du degré de crédibilité scientifique des articles publiés occasionnellement… Dans le même numéro du magazine «people» où j’avais lu l’article du jeune Lukasz, on peut aussi y lire les délires trash de Miley Cyrus, cela donne une idée du niveau…

En continuant ma recherche sur Google, je tombe sur cet article : http://www.fakt.pl/lukasz-wysocki-wynalazl-sposob-na-zatrzymanie-choroby-alzheimera,artykuly,440334,1.html  L’on y apprend que des composés de plantes sont le matériel de base dans le laboratoire. On y lit que le jeune Lukasz a découvert une substance. Cette substance existe sans doute. Mais on apprend ensuite qu’elle doit passer une série de tests in vitro sur des cellules, puis tests in vivo sur des animaux, puis finalement sur des humains. Alors comment peut-on affirmer péremptoirement une quelconque efficacité du produit chimique avant même d’avoir commencé l’ensemble de ces tests ?

Découverte authentique ou buzz sur un lycéen en stage ?

http://kwiatekmagnolii.blogspot.fr/2014/02/a-teenager-hero.html  : cela n’est-il pas plutôt de la communication fondée sur le registre émotionnel plutôt qu’à de la recherche ?

J’ai trouvé une photo du lycéen en train d’écrire des formules développées de molécules organiques :

orgachimie

  • La molécule en haut du tableau est à la fois un amide et un acide carboxylique : NH2-CO-CH2-CH2-COOH. Après recherches, cette molécule est l’acide 4-amino-4-oxobutanoïque. http://www.chemspider.com/Chemical-Structure.12005.html C’est une molécule proche de la cétovaline qui est un précurseur de la biosynthèse de la leucine et de la valine, ainsi qu’un intermédiaire du catabolisme de la valine. La leucine et la valine sont des acides aminés.
  • La molécule en bas du tableau est l’acide 2-aminopropanoïque : NH2-(CH-CH3)-COOH. Cette molécule est très connue sous un autre nom : c’est l’alanine, un des 22 acides aminés codés génétiquement. L’alanine (avec son dérivé la glycine) est l’acide aminé le plus simple, les autres acides aminés sont des molécules plus complexes.
  • À droite sur le tableau, j’ai identifié la molécule de la proline, elle aussi un acide aminé.

Le tableau vu sous un autre angle :

Capture-6

On revoit la plupart des molécules identifiées plus haut.

  • Au-dessus de l’avant-bras droit de Lukasz, j’ai identifié un autre acide aminé : l’acide 5-phényl 2-aminopentanoïque, portant aussi le nom de phénylnorvaline.
  • Sous la molécule de la proline à droite du tableau, j’ai identifié la molécule de la lysine, un autre acide aminé.

Visiblement, le jeune homme assimile les connaissances de base sur ce type de molécules, en suivant la lecture de son livre de biochimie qu’il tient dans sa main gauche. C’est en effet dans le cadre du programme de classe de Terminale pour apprendre les bases de la chimie organique et la biochimie. Apprendre, oui certainement. Découvrir, je ne le sais pas, mais pourquoi pas (plus tard… ou pas).

Le lien qui peut relier logiquement les acides aminés avec la substance prétendument inventée par le jeune homme, ce sont les protéines. Les protéines sont des polymères d’acides aminés. Ainsi, dans le cas d’une hydrolyse de protéines, celles-ci se fragmentent en acides aminés. Il y aura alors diminution de la concentration en protéines et une augmentation de la concentration en acides aminés. Mon hypothèse s’arrête là car on ne connaît strictement rien des détails des recherches du jeune Lukasz…

Plus haut, avant d’évoquer le buzz dans les médias polonais, il est question de programmes éducatifs via une organisation. Mais pas sur une supposée découverte révolutionnaire. L’organisation popularise les sciences auprès des scientifiques amateurs. Créer des vocations scientifiques est une nécessité, une priorité pour l’avenir.

Le monde de la recherche scientifique est difficile, compétitif, et est le résultat de longues études universitaires. Les journalistes ont tendance à faire croire que le contexte est plus facile. La réalité est bien plus dure.

Oui, il faut susciter des vocations scientifiques. Mais sans dénaturer les réalités. Sans tricher, ni mentir, ni omettre. Ce dont le bouche-à-oreille des médias manque de scrupules…

La maladie d’Alzheimer est une priorité à suivre (comme c’est le cas pour le cancer aussi) pour la recherche médicale. C’est une maladie longue, terrible autant pour les proches que pour les personnes atteintes. Ce serait déplacé, cynique et inconvenant que certains journalistes s’amusent à publier de faux espoirs, des canulars ou des fausses découvertes dans le cadre du combat contre cette maladie…

En résumé :

  • D’une part, un lycéen parmi tant d’autres a participé à un programme éducatif intéressant, motivant et didactique, par l’intermédiaire d’une organisation dévouée à la popularisation des sciences. Selon moi, c’est très bien, c’est un bon départ.
  • D’autre part, les médias font monter la mayonnaise, interprètent à leur sauce. L’on entend parler de génie, de découverte révolutionnaire, et caetera… Sans connaître le moindre détail sur les travaux supposés. Sans même savoir si c’est le jeune Lukasz qui s’est exprimé par voie de presse ou si c’est chaque journaliste lui-même… Jusqu’à confondre les statuts de stagiaire bachelier et chercheur post-doctorat… Tiens ? Je vois mieux sans mes lunettes.  ^^

  • Sur le même thème récurrent (un petit génie jeune, voire très jeune, qui fait la découverte scientifique du siècle ou qui suggère avoir des capacités intellectuelles très élevées) : http://www.huffingtonpost.fr/2014/02/28/enfant-devoirs-nasa_n_4875161.html Un enfant de 4 ans sollicite la NASA pour faire ses devoirs en astronomie… Encore un buzz. À 4 ans, en école maternelle, on ne sait pas encore lire ni écrire, on fait des dessins et des coloriages… À cet âge, les concepts comme l’espace et les planètes, c’est encore compliqué et tôt. À moins d’avoir un QI supérieur à 225, ce qui est très rare, voire inexistant. Quel a été le but des journalistes ? Qu’un enfant demande des questions à la NASA est compréhensible. Mais dire qu’un enfant de 4 ans doit faire ses devoirs sur ce sujet qui est plus approprié pour des enfants de 8 ou 9 ans, c’est probablement inexact. J’avais 9 ans quand j’entendis parler du système solaire en classe de primaire (en CM1) pour quelques minutes seulement. Tout ce que j’ai ensuite appris sur l’astronomie, c’est en dehors de la scolarité, via les livres de ma bibliothèque.
  • Je ne comprends pas très bien les stratégies de communication qui consistent à présenter des gamins dans un contexte où les choses leur sont difficiles à appréhender, des choses qui ne sont franchement pas de leur niveau. La communication, je n’en comprends pas la logique.

Mise à jour du 4 mars 2014 :

En poursuivant mon enquête, je découvre cet article qui donnent enfin quelques détails : http://www.dziennikwschodni.pl/apps/pbcs.dll/article?AID=/20140121/LUBLIN/140129951

 

L’ensemble des articles examinés sont écrits en polonais, certes, mais je passe outre la barrière linguistique.

Après lecture, voici des éléments déterminants à connaître dans cette affaire :

  • Des études préliminaires ont montré que la substance a des effets négatifs sur le foie humain. La substance de Lukasz n’est pas prête pour être mise à la consommation. La substance n’a pas encore passé beaucoup de tests expérimentaux, depuis les tests cellulaires in vitro, puis l’expérimentation animale in vivo, et avant de pouvoir effectuer des essais cliniques sur des humains. Si tout est réussi, vous serez en mesure de penser à la production. (Je le dis : ce n’est pas du tout gagné d’avance, et je m’étonne de cette surenchère sur la substance qui semblerait prometteuse).
  • D’après l’article cité en lien ci-dessus, Lukasz a découvert la substance médicamenteuse au cours d’un stage de recherche à l’Institut de médecine expérimentale et sciences cliniques à Varsovie. Étant donnée la durée limitée du stage, la découverte serait soit le fruit du hasard (le lycéen est chanceux), soit le fruit d’un travail planifié sur une substance précise dont on soupçonne des effets plausibles (peut-être avec l’appui d’une théorie crédible). Normalement, découvrir une molécule efficace nécessite des années de recherches : sans « a prioris », on teste une molécule, on observe, on note les résultats puis on recommence avec d’autres molécules, et cela est chronophage…
  • Lukasz est intéressé par la synthèse de produits chimiques. Il a apparemment découvert un moyen de produire plus rapidement et peu cher la substance concernée, à partir d’extraits de plantes. C’est sûr : c’est plus rapide et moins coûteux d’extraire des molécules naturellement produites par les plantes que de synthétiser complètement ces molécules. À ce stade, la découverte concerne plus vraisemblablement une méthode de production plutôt qu’une découverte d’une molécule inédite, car la méthode s’appliquerait à tous les traitements actuels qui ralentissent (sans la guérir) l’évolution de la maladie d’Alzheimer.
  • Des experts en neuroscience, cependant, sont prudents dans l’évaluation de la substance découverte par un lycéen. – « Tout simplement parce que quelqu’un qui a découvert une substance ne signifie pas l’émergence du médicament. Pour apparaître sur le marché pharmaceutique, une molécule doit passer beaucoup de tests qui peuvent apporter des résultats différents » – dit le professeur Konrad Rejdak, Chef du Département de neurologie du  CHU n°4 de Lublin (Pologne).

 

 

 

 

© 2014 John Philip C. Manson

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