Épistémologie : étude d’un point de vue sur internet

Voici ci-dessous le mode de pensée d’un internaute. J’ai trouvé utile d’analyser cela, afin de comprendre certaines variations entre la réflexion et l’adhésion plus ou moins consciente à une croyance.
Cleo

Voici mon propre point de vue ci-dessous. Après, je vais détailler les différences et les points communs entre ma vision et celle de l’internaute.

  • L’équilibre, c’est le recul critique, le juste milieu entre la volonté vaine de la vérité et le besoin de croire. Une indépendance de la raison par rapport aux aprioris subjectifs, mais une dépendance des connaissances par rapport aux faits objectifs.
  • J’aspire à cette vision désintéressée du monde. L’objectivité est ce recul. Ne pas se satisfaire des vérités que l’on nous impose au quotidien, et rejeter le concept de vérité, et préférer celui de réfutabilité.
  • L’impartialité se mesure à travers les faits, pas à travers des opinions. L’objectivité comme principe en face duquel nous sommes tous égaux à travers nos observations et nos expériences, au moyen de la méthode scientifique. Cela n’empêche pas une grande diversité des hypothèses, une grande nuance de concepts, pourvu que ces concepts et hypothèses soient vérifiables.
  • Oui, il y a de ces vérités absolues dont il faut se méfier. La science ne prétend pas à la vérité. Le principe de la science est d’émettre des hypothèses de façon à ce que nous puissions falsifier (c’est-à-dire invalider et réfuter) ces hypothèses dans le cas où celles-ci sont fausses. Le scepticisme scientifique permet l’affinement, ou la réfutation, des théories. Une théorie scientifique n’est jamais érigée en vérité, elle est crédible au mieux, par rapport aux faits, mais on doit tenter de la démolir afin d’évaluer sa solidité. La méthode scientifique est un moyen, un outil, en ce sens la méthode scientifique n’est pas une théorie et ne prétend pas à la vérité ni à la fausseté : il y a une différence entre le moyen et les résultats. Pourquoi rejetterions-nous une méthode qui a fait ses preuves depuis près de 4 siècles ? Pourquoi le physicien Galilée casserait-il sa lunette astronomique en décidant soudain que l’Église décide ce qui est bien pour lui ? Par amour du relativisme, qu’il choisirait que Dieu lui-même décide ce qui est vrai pour lui (par l’intermédiaire de la Bible) ?
  • La science ne prétend pas au matérialisme. Le matérialisme est un concept philosophique, à la base. En tant qu’hypothèse, le matérialisme n’est pas réfuté, et les faits tendent à montrer la prévalence d’un univers matérialiste et naturaliste sans que nous concluons à dire que c’est la vérité. En revanche, le vitalisme, concept opposé au matérialisme, a pris du plomb dans l’aile depuis les premières découvertes en biochimie : le vitalisme distinguait de façon nette entre les êtres vivants et les corps inertes, mais cette opinion a volé en éclat quand un chimiste réalisa la synthèse artificielle de l’urée, une molécule organique. Voir ici : https://fr.wikipedia.org/wiki/Friedrich_W%C3%B6hler La science procède par éliminations successives, comme dans une enquête policière : on élimine ce qui est superflu, on retient l’essentiel. Tout contre-exemple objectif qui contredit une hypothèse vient invalider ladite hypothèse. Pourquoi garderions-nous des concepts ou des hypothèses fausses ? Le matérialisme, même s’il n’est pas déclaré comme une vérité, est néanmoins crédible. Le vitalisme est réfuté par les faits. Ainsi, je m’étonne que l’internaute affirme sa préférence pour un équilibre entre thèse et antithèse qui ne fait aucune synthèse tranchée, et qui se complaît apparemment dans le conformisme du relativisme postmoderniste. Ainsi, il n’y a pas de raison de répugner le matérialisme (sauf avec l’appui de preuves qui le réfutent), et il n’y a plus de raison de soutenir l’hypothèse désuète du vitalisme (on n’a rien à gagner avec une hypothèse révélée fausse). Le relativisme absolu, c’est l’absence de réflexion. Le principe du recul critique est de rester neutre subjectivement, ce sont les faits qui tranchent : telle chose est réfutée donc fausse, ou alors ladite chose est confortée, pourvu que le critère de réfutabilité soit applicable pour rester dans le cadre de la scientificité. La science conduit à des observations, des expériences, beaucoup de réflexion, mais jamais la science ne consiste en un relativisme paresseux. La science est une démarche réflexive qui élimine ce qui est faux par rapport aux faits, mais en même temps elle n’érige pas de vérités non plus. La science avance, la science ne relativise pas : elle ne met pas le vrai et le faux à égalité, bien au contraire. La synthèse à l’issue de la thèse et l’antithèse ne consiste pas à relativiser, elle consiste à faire un choix : l’élimination des hypothèses fausses. En science, les hypothèses ne se valent pas toutes.
  • La connaissance humaine a ses limites. La science a ses limites. Ce qu’on appelle la connaissance est une représentation faillible de la «vérité», c’est pourquoi le doute est nécessaire, c’est pourquoi il faut systématiquement vérifier, même si cela agace le charlatanisme des pseudo-sciences, même si cela agace des mouvances sectaires qui usurpent la physique quantique pour y inoculer son mysticisme «quantique». Le danger n’est pas dans les croyances elles-mêmes, le danger idéologique est dans le mélange entre le mysticisme et la science.
  • Le débat sur l’existence ou l’inexistence, lorsque rien n’est vérifiable objectivement à travers les phénomènes de la nature, est un débat métaphysique. La métaphysique se distingue de la science. La métaphysique n’apporte aucune réponse, elle ne permet pas d’éliminer des hypothèses, on ne peut ni établir ce qui est crédible ni ce qui est faux : les questions restent alors indécidables, quoique l’on fasse… Rien n’interdit de philosopher sur la métaphysique, j’en ai pratiqué jadis, mais je considère cela comme brasser de l’air, ou de la masturbation intellectuelle. Des idées sans les faits. Cela ne m’intéresse pas, ou plutôt ça ne m’intéresse plus. Je préfère le pragmatisme, du concret, du constructible et du destructible. Pondre une théorie scientifique est passionnant, mais démolir une théorie parce que des faits prouvent finalement qu’elle est fausse (via des expériences reproductibles), c’est une jouissance extrême. Certains élaborent des théories scientifiques, d’autres (des pairs) évaluent ces théories, et si ça s’écroule avec la moindre contradiction par un contre-exemple factuel elle est rejetée. Ce sont les observations de la nature, et l’expérimentation, qui décident ce qui est faux ou pas. Pas ce que je pense ou crois. La nature comme juste milieu, comme équilibre. Subjectivement, les scientifiques sont neutres, ce qu’ils croient n’intervient pas dans les observations, les expériences, ni même les interprétations des résultats. On abandonne la soutane dans les vestiaires, et on va au stade pour voir ce que l’on voit, ou ne rien voir. La science repose sur la confiance envers nos sens (surtout les yeux), et non sur la confiance envers nos petits films dans nos cervelles.
  • Dans le cadre scientifique de la connaissance, quand la science atteint ses limites, on suspend le jugement. Sur ce que nous ne savons pas, on n’a rien à déclarer. Quand la science atteint ses limites, remplacer la science par la spéculation et l’imagination est un droit et une liberté, mais ce remplacement s’exclut de lui-même de la science. Il faut prendre garde quand on franchit la ligne de démarcation entre la science et ce qui ne relève pas de la science. La science ne prétend pas à la vérité, certes, mais les autres points de vue qui sortent du cadre de la scientificité, encore moins. La science n’est pas dénuée d’erreurs, l’erreur est humaine, mais toute autre approche présente moins de rigueur objective, et le risque de se tromper est beaucoup plus grand.
  • Une théorie scientifique n’est pas «vraie» en soi, elle est, au plus, crédible, mais ça ne veut pas dire qu’elle est la vérité. Une théorie est une conception faillible du réel, on avance à tâtons. Ainsi, toute information est toujours potentiellement faillible, c’est pourquoi c’est un devoir de tout vérifier, surtout quand des mouvances mystiques/spirituelles/religieuses/pseudolaïques empruntent abusivement des concepts scientifiques et jusqu’au jargon scientifique, pour mieux diffuser leurs doctrines et gagner la confiance des crédules ; c’est ce que font certaines sectes.
  • L’enjeu de la démarcation épistémologique c’est la liberté. Croire est une liberté. S’informer est cependant un devoir pour conserver notre liberté. Un équilibre entre le droit de croire et le devoir de s’informer à travers un doute constructif. J’en sais assez pour dire que l’enjeu est beaucoup plus grave que je ne le pensais. Je pense que le sens critique est un outil aussi utile que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture.
  • Entre le besoin de croire et la volonté de connaître, il y a un abîme. Entre croire sans réfléchir et douter en réfléchissant, il y a un abîme.
  • Je suis impartial, c’est la nature qui est ce qu’elle est, selon ce qu’on a observé ou expérimenté d’elle.

Les différences entre le point de vue de l’internaute et le mien repose sur un désaccord épistémologique. L’internaute préfère un relativisme des opinions, tandis que je me réfère à la méthode scientifique dont le principe repose sur une objectivité fondée sur l’observation de la nature afin d’éliminer des concepts superflus et faux. La méthode scientifique est dynamique, elle va un peu plus loin que le relativisme stagnant. Si j’adhérais moi-même au relativisme, alors je retiendrais toutes les idées sans en rejeter une seule, en disant à tout le monde que toutes les idées se valent, et que je m’en fous des contradictions gênantes entre les idées diverses ? Non, le relativisme c’est de la paresse. Le scepticisme scientifique est un travail minutieux de vérification. Trouver des contradictions implique des heures de lecture attentive. Je fais cela parce que pour moi c’est une sorte de sport, parce qu’un cerveau qui s’use c’est un cerveau qui ne sert jamais. Le relativisme, lui, s’endort, il accepte d’emblée toutes les idées. Jusqu’aux doctrines sectaires ? Oui, jusqu’où peut-on croire, jusqu’où peut-on remplir le cerveau sans réfléchir ? Je disais qu’il faut vérifier et trouver des contradictions pour réfuter ce qui est inepte, c’est un travail nécessaire. La liberté des gens dépend de leur entraînement à l’esprit critique. On doit aussi se souvenir que chaque mot a un sens, surtout dans les sciences.

Le doute a pour finalité de réfuter une chose quand celle-ci est fausse. On réfute, on invalide, ou bien on corrobore, ou on conforte. Le relativisme, lui, accepte tout, et même s’il est désintéressé, sans choisir une idée plutôt qu’une autre, il ne doute pas puisqu’il ne cherche pas à falsifier une idée si celle-ci est fausse.

La science c’est comme une enquête du lieutenant Columbo : le personnage raye les noms des suspects quand il a vu que leur alibi prouve leur innocence. La méthode policière ressemble beaucoup à la méthode scientifique. Est-ce que le suspect est coupable ? Non, des faits attestent qu’il n’a pas pu commettre le crime. Des faits auront contredit l’hypothèse. La culpabilité comme hypothèse est donc falsifiée, donc rejetée. Le relativisme, lui, si on l’appliquait comme méthode d’enquête, conduirait à l’injustice ou au laxisme, sans rien chercher à prouver la culpabilité d’autrui.

  • Relativisme : «coupable, euh je ne sais pas je m’en fous, qu’on place le suspect en détention provisoire, on verra !»
  • Relativisme : «euh, présumé innocent, bon allez on vous pardonne !»
  • Relativisme : «bof, euh, votre cas est indécidable, on prononce le non-lieu, on est tolérant, et on n’a pas envie de réfléchir.»

Le relativisme est un concept simpliste, il s’affranchit d’un effort de réflexion. Le relativisme tolère mais ne cherche rien ni ne trouve rien, il accepte une idée, c’est tout. Le relativisme ne doute pas.

Et quand la méthode scientifique ne permet pas de trancher à propos d’une hypothèse, c’est parce que ladite hypothèse n’était pas réfutable, donc qu’elle n’était pas scientifique. Hors du cadre scientifique, on ne peut pas éliminer les hypothèses fausses, donc on ne peut pas améliorer une théorie quelconque, il y a alors impossibilité d’évolution de la connaissance. Quand une hypothèse n’est pas vérifiable, rien n’est connaissable, donc on ne peut rien en dire. On ne peut pas faire appel à l’imaginaire ou à la spéculation, c’est peut-être amusant de spéculer sans pouvoir vérifier mais ça ne sert à rien. Ce serait perdre du temps. Autant se consacrer à des hypothèses vérifiables.

L’internaute se proclame impartial, mais il rejette pourtant le matérialisme. C’est contradictoire.

L’internaute se méfie des vérités absolues, mais il trouve dans l’imaginaire et la spéculation un moyen de connaissance… C’est contradictoire.

L’internaute affirme que les spéculations et l’imagination font avancer la science, alors qu’en même temps ces spéculations et l’imagination remplacent la science qui a atteint ses limites, et que du coup ces spéculations se démarquent elles-même de la science, donc comment ces spéculations démarquées peuvent-elles faire avancer la science si ces spéculations ne sont plus dans le cadre scientifique ? C’est contradictoire. Dire que les spéculations et l’imagination, hors de tout cadre scientifique, sont loin d’être vaines, c’est en quelque sorte les ériger, à tort, en vérités.

  • « Douter de tout ou tout croire, ce sont les deux solutions également commodes qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir. » (Henri Poincaré)
  • « Toute connaissance accessible doit être atteinte par des méthodes scientifiques ; et ce que la science ne peut pas découvrir, l’humanité ne peut pas le connaître » (Bertrand Russell)
  • « La qualité d’une expérience se mesure au nombre de théories qu’elle fait tomber. » (d’après un professeur à Polytechnique et chercheur du CNRS)
  • « Il y a plus faux que le faux, c’est le mélange du vrai et du faux. » — (Paul Valéry)
  • « Oser savoir en utilisant sa raison critique c’est le fondement de notre modernité, cela reste la condition de son avenir.» (Emmanuel Kant)
  • « Seul a un caractère scientifique ce qui peut être réfuté. Ce qui n’est pas réfutable relève de la magie ou de la mystique. » (Karl Popper)
  • « Une théorie est scientifique si et seulement si elle susceptible d’être réfutée ; elle n’est pas vraie, mais tout au plus admise provisoirement. » (Karl Popper)
  • « Le doute est le premier pas vers la science ou la vérité; celui qui ne discute rien ne s’assure de rien; celui qui ne doute de rien ne découvre rien. » (Denis Diderot)
  • « La science ne cherche pas à énoncer des vérités éternelles ou de dogmes immuables ; loin de prétendre que chaque étape est définitive et qu’elle a dit son dernier mot, elle cherche à cerner la vérité par approximations successives. » (Bertrand Russell)
  • « La science antique portait sur des concepts, tandis que la science moderne cherche des lois. » (Henri Bergson)
  • « Seuls les poissons morts nagent dans le sens du courant, être dans le vent c’est avoir un destin de feuille morte. » (slogan de mon blog)
  • « La science n’a jamais tout à fait raison, mais elle a rarement tout à fait tort, et, en général, elle a plus de chance d’avoir raison que les théories non scientifiques. Il est donc rationnel de l’accepter à titre d’hypothèse. » (Bertrand Russell)
    « La nausée métaphysique nous fait hoqueter des pourquoi. »   (Jean Rostand, biologiste (1894-1977))
  • « On ne met pas au jour des vérités sans en offusquer d’autres. Toute découverte recouvre. » (Jean Rostand)
  • « La première chose qu’il faut faire, c’est prendre soin de votre cerveau. La deuxième est de vous extraire de tout ce système [d’endoctrinement]. Il vient alors un moment où ça devient un réflexe de lire la première page du L.A. Times en y recensant les mensonges et les distorsions, un réflexe de replacer tout cela dans une sorte de cadre rationnel. Pour y arriver, vous devez encore reconnaître que l’État, les corporations, les médias et ainsi de suite vous considèrent comme un ennemi : vous devez donc apprendre à vous défendre. Si nous avions un vrai système d’éducation, on y donnerait des cours d’autodéfense intellectuelle. » (Noam Chomsky)
  • « Ce qui ne peut être dit doit être tu. »  (Ludwig Wittgenstein)
  • « The greatest enemy of knowledge is not ignorance ; it is the illusion of knowledge. » (Stephen Hawking, english physicist) « Le plus grand ennemi de la connaissance n’est pas l’ignorance, c’est l’illusion de connaissance. »
  • « Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté.»  (Confucius)   (voir Orwell et le concept de «novlangue»)
  • « À force de répétitions et à l’aide d’une bonne connaissance du psychisme des personnes concernées, il devrait être tout à fait possible de prouver qu’un carré est en fait un cercle. Car après tout, que sont « cercle » et « carré » ? De simples mots. Et les mots peuvent être façonnés jusqu’à rendre méconnaissables les idées qu’ils véhiculent. » (citation de Joseph Goebbels, Ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande (1933-1945))
  • « En métaphysique rien n’est sûr, sauf la migraine qui en est le prix ».  (Arthur Schopenhauer, dans Sur la religion)

© 2013 John Philip C. Manson

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