L’Homme de Neandertal, plus visuel que social ?

Voici un extrait du texte qui incite à la méditation : «En comparant les crânes fossiles de 13 Néandertaliens et de 32 Homo sapiens, datant de 27.000 à 75.000 ans, trois chercheurs britanniques relèvent que les premiers avaient des orbites oculaires et donc une vue plus développés que les seconds.»

Oui, les Néandertaliens avaient des orbites oculaires, mais les Sapiens aussi, et moi-même aussi. Ce sont les escargots qui ont des yeux sans orbites, non ? Donc comme les deux espèces d’hominidés ont toutes deux des orbites pour les yeux, comment les chercheurs parviennent-ils à la conclusion d’une meilleure vue au profit des Néandertaliens ?

«Une vue plus développée», avec un E, pas avec un S.

Décrire des facultés cérébrales sur des crânes seulement, cela ressemble à de la physiognomonie ou plus exactement à de la phrénologie. La phrénologie est une théorie selon laquelle les bosses du crâne d’un être humain reflètent son caractère. En 1843, François Magendie qualifia la phrénologie de pseudo-science. Cette conception, bien ancrée dans son temps, est un exemple de méthode expérimentée biaisée dans le cadre de l’étude de l’histoire de la médecine. Ainsi, certaines interprétations subjectives sont à l’origine du délit de sale gueule ou délit de faciès, en créant le profil physique type des grands criminels. Cette théorie obsolète a même servi de base à des thèses racistes ineptes…

Une étude attentive de cerveaux de Néandertaliens encore assez frais (ou conservés en bocal dans le formol) aurait été plus crédible. Ainsi que des analyses génétiques.

D’après l’histoire des sciences, au XIXe siècle, l’Homme de Néandertal était décrit comme une bête sauvage humanoïde très velue, un être primitif plus proche du singe que de l’homme moderne… Aux lumières de la science, le Néandertalien est devenu peu à peu une espèce équivalente à la nôtre, avec une intelligence comparable, apte à créer et utiliser des outils de silex assez complexes (c’est attesté par les fouilles archéologiques), et une aptitude au langage. Les Néandertaliens avaient conscience de la mort, comme l’atteste l’existence de sépultures. Ils savaient utiliser des pigments, fabriquaient et portaient des parures. Les Néandertaliens étaient des artisans de la pierre et de grands chasseurs. Les Néandertaliens étaient presque comme nous, bien qu’ils soient d’une espèce humaine différente. Et maintenant, qu’apprend-on ? Je cite : «Passé l’âge de 1 an, la croissance se fait selon un mode plus primitif chez le petit Néandertalien, dont le cerveau n’a pas la forme globulaire caractéristique de celui de l’homme moderne.»

Si le volume du crâne donne une idée du volume du cerveau, et «Sachant que le cerveau des deux espèces avait sensiblement la même taille», d’après l’article, il est très difficile de décrire les détails du cerveau des Néandertaliens car ces cerveaux se sont décomposés depuis plus de 25 000 ans… Par exemple, on ne sait pas si le cerveau des Néandertaliens avait des circonvolutions, ni s’il avait deux hémisphères. En revanche, on peut raconter beaucoup de choses sur le cerveau d’Albert Einstein, car il a été prélevé peu après sa mort par un médecin (le cerveau du célèbre physicien fut mesuré, pesé et découpé en 240 tranches fines en 1955 par le docteur Thomas Arvey).

Les hypothèses sur les Néandertaliens, notamment celles qui dévalorisent Néandertal en l’assimilant à une bête primitive, ont souvent ouvert de vives controverses… Néandertal, un primitif ? Et pourtant, la science vient peu à peu trancher pour taire les préjugés spécistes et laisser place aux faits : en 2010, le séquençage de 63 % du génome de Néandertal a permis de distinguer 20 régions génétiques spécifiques à l’homme moderne. Un séquençage partiel de l’ADN nucléaire d’ossements de Néandertaliens a été effectué en 2010 par une équipe de l’Institut Max Planck coordonnée par Svante Pääbo. La comparaison avec les mêmes séquences d’humains modernes montre que 1 à 4 % des polymorphismes nucléotidiques de l’ADN est commun aux Néandertaliens et aux Homo sapiens eurasiatiques.

 

  • À la question selon laquelle «Néandertal est plus visuel que social», on ne peut pas trancher de façon certaine. Car il s’agit bien d’une question plutôt qu’une affirmation. Nous ignorons tous de la vie sociale des Néandertaliens, nous ne savons pas quelle langue ils parlaient bien que nous avons des indices génétiques qui montrent qu’ils avaient un langage possible. Nous ne savons pas non plus quelles étaient les aptitudes oculaires des Néandertaliens par rapport à celles des humains de notre espèce.

 

© 2013 John Philip C. Manson

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