L’intelligence et la précocité, même chose ou pas ?

  • Seulement 11 jours après cet article connexe : https://jpcmanson.wordpress.com/2013/02/23/a-3-ans-un-qi-plus-eleve-queinstein/ , voici encore l’occasion de dénoncer le sensationnalisme malsain sur les jeunes «cerveaux supérieurs». Ce n’est plus du reportage, c’est du phénomène de foire, et les enfants n’ont pas besoin de subir ça… C’est aussi malsain que les affreux concours de Mini-Miss aux USA, dans lesquels les gamines sont maquillées comme des voitures volées… Pffff.

Donc en effet, le sensationnalisme recommence avec ce nouveau sujet récurrent : http://fr.news.yahoo.com/12-ans-fait-partie-personnes-intelligentes-au-monde-063515510.html (source : http://www.gentside.com/insolite/a-12-ans-elle-fait-partie-des-personnes-les-plus-intelligentes-au-monde_art48852.html)

Comme je l’ai souvent évoqué, le QI ne mesure pas l’intelligence. Les tests de QI mesurent la différence entre l’âge mental d’un enfant scolarisé et son âge physique, par rapport à une moyenne d’enfants de son âge. Le tout avec une marge d’incertitude que personne n’a jamais fait remarquer jusqu’à présent…

Que signifie t-il d’avoir un QI de 160 quand on est âgé de 12 ans ? Cela signifie que l’enfant a une avance scolaire de plusieurs années, avec un âge mental de 19,2 ans (soit 7,2 années d’avance). Il est donc ici question de précocité, pas d’intelligence. Ainsi, la jeune fille de 12 ans a le niveau scolaire d’une femme de 19 ans, c’est-à-dire le niveau de Terminale, voire Bac +1. Ajoutons à l’âge mental une marge d’incertitude de plus ou moins 1 an.

Une bonne précocité, certes. Statistiquement peu fréquent, c’est vrai aussi. Mais sera-ce toujours le cas lorsque la jeune fille sera devenue adulte ? De plus, l’extrapolation du QI infantile à celui d’un adulte (comme Einstein, Newton, Kepler, Goethe qui n’ont JAMAIS passé de tests de QI) est une franche foutaise.

  • On entend parler de jeunes qui sont précoces, plus rapides, plus habiles. Mais que sont-ils devenus une fois devenus adultes ?
  • La précocité et la vitesse, est-ce que cela conduit toujours à des prix Nobel ou des médailles Fields ?
  • Qu’est-ce qui vaut mieux : être précoce, ou avoir une enfance heureuse ?

Les journalistes sont en extase devant le mythe des génies qui arrivent à la cheville d’Einstein. Le journalisme se complaît dans le mythe et dans la répétition médiatique des stéréotypes. Ce n’est pas ça, la réalité.

Les tests de QI, à l’origine, grâce aux travaux psychométriques du Dr Binet, servaient uniquement à dépister les enfants présentant des problèmes de retard scolaire par rapport à une moyenne. Ensuite, tout ce qui fut ajouté au QI depuis la fin des années 1950, c’est superficiel et commercial pour flatter les égos supérieurs…

Nous sommes des êtres humains avant tout. Il y a une différence entre le fait qu’on assimile plus rapidement un programme scolaire et le fait que l’on comprend une théorie scientifique de niveau Doctorat. Comprendre, voila le mot. Comprendre le sens, comprendre comment utiliser les outils disponibles et les outils à inventer ou réinventer. Et comprendre, c’est un édifice bâti sur du travail, et le travail représente du temps. Beaucoup de temps. La vitesse ne prévaut pas à la durée du travail. La vitesse sans méthode de travail ça conduit au naufrage.

D’après vous, l’intelligence, c’est agir dans la vitesse, ou agir dans la réflexion ?

Quand Einstein était jeune, il était calme et timide. Il ne passait pas pour un élève éveillé, il parlait peu. Il réfléchissait beaucoup pour être sûr de ne pas se tromper, et prenait le temps de répondre. . À cause de ce trait de caractère, il fut surnommé «le père la Vérité» par les autres camarades. Du temps pour réfléchir, du temps de travail, c’est la base du talent pour quelque chose.Einstein aimait observer la nature et comprendre le comment et le pourquoi des choses. La précocité, elle, c’est différent : c’est juste arriver en avance par rapport aux autres lors d’un premier temps, et se laisser ensuite rattraper peu à peu par les autres en quelques années lors du second temps… D’ailleurs, que deviennent les petits génies (ou plutôt les précoces) quand ils sont devenus adultes ? La précocité a t-elle pu réellement apporter un bonus par rapport à une personne moyenne ? Certains réussissent, comme le très brillant mathématicien Terence Tao (ça aide forcément d’avoir une maman qui enseigne les maths). Mais les autres ?

La vitesse, elle, c’est un sport sans esprit. Foncer sans réfléchir c’est aller droit dans le mur.

Assimiler l’éveil à la vitesse de réaction, c’est naïf, parce que la vitesse c’est pour les moutons conformistes et obéissants. Le recul critique, pilier de l’intellect, n’a jamais été marqué par la vitesse. Agir vite, c’est prendre le risque de se tromper plus souvent. Comme les journalistes, qui écrivent plus vite que leur pensée… Ça ne sert à rien de publier des scoops sur des enfants abusivement présentés comme supérieurs à Einstein et Stephen Hawking. Assimiler un programme scolaire, et construire une théorie scientifique crédible, ce sont deux contextes différents.

L’intelligence n’est pas une affaire de naissance ni de génétique. L’intelligence c’est avant tout des années de travail avec des moyens et des objectifs, l’ensemble étant conditionné par le milieu socio-culturel. C’est une méthode de travail qui rend apte, avant tout.

Être précoce ne suffit pas. Il faut nécessairement avoir une méthode de travail assidu. Les QI à eux seuls n’expliquent rien, ne prouvent rien et ne remplacent pas le travail à accomplir. Le QI c’est une sorte de pompe à vélo qui ne sert qu’à gonfler l’égo (mmpff mpff proute prrrouttte, la tête énorme et puis paf !!), et ce gadget pseudo-scientifique peut avoir une influence mauvaise chez les plus jeunes.

J’ai juste compris une chose : tout article auquel on ajoute le nom d’Einstein fait le buzz, d’autant plus vrai avec des titres racoleurs et répétitifs comme par exemple «Untel a un QI supérieur à celui d’Einstein». Ce n’est plus de l’information, c’est du marketing. Voila à quoi se résume le journalisme d’aujourd’hui.

Analyser, autopsier et évaluer l’information (et la désinformation), voila la mission que devrait remplir le journalisme. Cela fait pourtant partie de ses devoirs déontologiques…

© 2013 John Philip C. Manson

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