La culture scientifique : une machine à fabriquer du rêve ?

  • Originellement posté le 28 octobre 2011 dans mon premier blog désormais disparu, cet article est restauré ici le 29 janvier 2013.
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La culture scientifique : une machine à fabriquer du rêve ?

Je suis en train de lire le document PDF. Et en attendant de le commenter, j’expose ci-dessous mon point de vue sur ce thème.

La problématique soulevée dans le titre même du document est très intéressante. Je l’avoue en tant que priorité dans ma démarche à travers mon blog où je critique souvent les médias dont les textes ont un contenu scientifique avéré ou ou autoproclamé.

Voici la problématique, je cite le sous-titre :

  • Les institutions de vulgarisation scientifique ou technique sont devenues de véritables entreprises qui doivent faire leur place dans le mouvement de l’industrialisation de la culture. Une présentation synthétique de l’histoire récente des planétariums en France illustre l’évolution en cours dans ce contexte des rapports entre les sciences et la société. Plus que jamais, la culture scientifique est confrontée à un dilemme : faut-il mettre la science en culture, ou la mettre en spectacle ?

J’ai déjà un avis personnel sur ce sujet auquel j’ai déjà réfléchi depuis quelques années. Promouvoir les sciences est un devoir, c’est aussi un plaisir quand on aime ça, mais c’est aussi un travail de patience et de rigueur. Quand j’étais jeune, la science m’intéressait à travers mon attrait pour le réel, la volonté de comprendre et de connaître ce qui existe, voir les choses telles qu’elles sont. Mon intérêt pour les sciences a commencé par l’astronomie, grâce à des livres de vulgarisation très bien conçus, je cite pour exemple des livres d’Albert Ducroq, auteur qui narrait avec talent les richesses naturelles du système solaire.

Et les détails les plus importants, en matière de vulgarisation scientifique, ce sont les images : les photographies, par exemple les photos réalisées par les sondes spatiales dans les années 70 et 80. L’attrait du réel, voila qui fait certainement rêver. Je l’avoue, je fantasmais de pouvoir voyager dans le système solaire et visiter des mondes inconnus, pour connaître ce qui est à découvrir, et les livres sont un bon support pour la diffusion des connaissances. De plus, j’ai plusieurs encyclopédies qui ont joué un rôle important dans l’acquisition de ma culture extrascolaire. Mais ma soif de connaissances était motivée par la quête du réel, et les livres des années 70 et 80 ont contribué à forger en moi cet état d’esprit. Mais de nos jours, on peut constater des différences qui annoncent un déclin grave.
La vulgarisation est la présentation du réel, je l’ai dit, mais une bonne vulgarisation c’est par le moyen et la possibilité d’esprit critique autant par un auteur que par les lecteurs, et le devoir d’esprit critique tend à être de plus en plus nié ou ignoré, au profit d’articles légers, se disant de vulgarisation, mais en s’abaissant dans un niveau médiocre qui l’assimile à un amateurat à la limite de l’édulcoration littéraire esthétique, renforcée par un nouveau mode de pensée : la «vue d’artiste», devenue très populaire dans le web. Mais une vulgarisation médiocre, vulgaire, est un travestissement du réel, une mise en spectacle, c’est faire insulte à la science et à la pensée critique. Il suffit de lire la presse grand public pour s’apercevoir d’un déclin dans le journalisme dit scientifique, un déclin teinté d’approximations, d’inexactitudes, d’incohérences et d’erreurs. Fort heureusement, les publications scientifiques à comité de lecture, à l’usage des professionnels de la science, existent toujours, avec rigueur, sérieux et objectivité, comme La Recherche, Pour La Science, …  Je constate, au contraire, comme beaucoup d’autres lecteurs, que le magazine S&V a évolué vers certaines facilités depuis la fin des années 90. L’accent est mis surtout sur la présentation esthétique de la couverture mensuelle, avec des titres accrocheurs, mais il est intéressant de faire remarquer que l’esprit critique y est de moins en moins présent, alors que le critère de réfutabilité au sein d’un article de journalisme scientifique, comme n’importe quelle publication scientifique, est et devrait être un devoir. La négation du principe de réfutabilité pose un problème moral.

Exemples de bizarreries rencontrées, analysées dans mes articles :

Un site fait remarquer une particularité qu’il est intéressant d’évoquer : le formalisme dans les titres de S&V.

La scientificité s’appuie sur un pilier fondamental : la réfutabilité. Pas seulement ça : la science est même étrangère à un formalisme absolu. La science, quantitativement, se caractérise par l’existence d’incertitude dans les mesures quantitatives expérimentales. Voici alors, une fois de plus, le syndrome du déni du hasard (lien mort, voir plutôt ici : https://jpcmanson.wordpress.com/2011/12/03/pourquoi-le-hasard-derange-t-il/). La science réaliste, en l’état, n’a rien à voir avec le scientisme. Ce scientisme idéologique qui contredit même l’esprit du Siècle des Lumières, lui-même orienté sur le progrès de la pensée contre l’irrationnel. Et Karl Popper a achevé de formuler une définition simple, pertinente et lucide de la scientificité, et c’est celle que je défends. Bref, ce que je veux dire, c’est que la science, même vulgarisée, doit s’abstenir de formalisme, en mettant en valeur l’existence du hasard et des incertitudes. Un formalisme organisé, structuré, prémédité, c’est une orientation qui s’oppose à la nécessité du principe scientifique et épistémologique de réfutabilité.

La science n’est pas l’établissement de vérités absolus et définitives. La «réalité», c’est ce qui reste, après que des contre-exemples empiriques auront invalidé et réfuté des hypothèses, et auront fait tomber des théories que l’on ne doit jamais croire solides. Les théories scientifiques sont des représentations crédibles mais faillibles de la réalité, les théories ne sont pas elles-mêmes cette réalité objective. De même, la géométrie et les mathématiques ne constituent ni la trame ni la source de la réalité, elles ne sont qu’un outil de logique inventé par les humains. Les maths sont une réalité abstraite qui n’est pas la réalité physique elle-même. On peut affirmer que l’on peut représenter et décrire l’espace physique (sans le temps, pour simplifier) avec un outil qui est la géométrie d’un espace euclidien à 3 dimensions, mais on a tort d’affirmer que l’espace physique (l’univers) est lui-même composé absolument de 3 dimensions spatiales considérées à tort comme la réalité physique. Ne pas inverser la cause de son effet…

Depuis un moment, je me recite régulièrement, en disant ceci : Le critère déterminant qui définit la science, ce n’est pas la crédibilité d’une connaissance scientifique, mais la réfutabilité de cette connaissance. L’expérience seule est la source de toutes nos connaissances. Toute représentation et interprétation doit se faire avec prudence avec une attitude objective au moyen d’hypothèses réfutables et appuyées par des faits, en éliminant soigneusement et honnêtement toutes métaphores, toutes analogies et autres symbolismes inutiles. Les métaphores en science, ce sont comme les moustiques écrasés sur le pare-brise : plus il y en a, moins on voit la route ni ne comprend les panneaux.

Pour vulgariser la science, on se doit donc d’être le plus factuel possible, avec rigueur et objectivité, avec la nécessité d’esprit critique. On peut a priori rendre la science plus attractive pour gommer le fossé entre la science et le public, mais j’insiste fermement sur la nécessité du recul critique et la nécessité de l’objectivité, ces priorités ne devant jamais être niées ni ignorées, même (et surtout) dans les revues de vulgarisation destinées à la jeunesse. Qu’injecte t-on dans les cerveaux si l’on ne parlait jamais de l’esprit critique ? Voila une question fondamentale à se poser. Par exemple, sans esprit critique, un cerveau instruit sait plein de choses, mais ne sait faire la distinction entre le réel et la croyance, en confondant par exemple l’astrologie et l’astronomie, ou les biorythmes avec les rythmes circadiens et chronobiologiquesLes conséquences de telles négligences peuvent être graves dans notre culture et dans notre société.
Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que la vulgarisation scientifique doit s’interdire moralement de glisser vers l’écueil de l’idéologie ni vers celui d’une mise en forme marketing, car sinon cela pourrait finir par remplacer le principe de scientificité et ainsi décrédibiliser la science. Bref, je dis qu’il faut présenter la science, sa méthode, sa rigueur, telle qu’elle est, et non pas la promouvoir comme un produit marketing destiné à accrocher et séduire le public. Je prends parti pour l’authenticité et l’objectivité.

Lire aussi mes articles sur le même thème, et il y en a un gros paquet dans mon blog :

Je vous laisse juger de la quantité de tous les occasions où des thèmes n’ont pas été soumis à l’analyse critique, le laisser-aller serait contribuer à l’expansion de l’irrationnel et de l’obscurantisme.

Vulgariser la science est un devoir et une lourde responsabilité car de là dépend les futurs vocations des jeunes pour la science. Promouvoir l’esprit critique a été mon choix depuis 2004, et c’est pourquoi j’ai créé un blog en 2007, parce que c’est un devoir moral, et je le fais gratuitement.

«Pour la seule France, selon les statistiques 2011 du ministère de l’Éducation Nationale, la licence de sciences n’attire que 11% des bacheliers contre 24% en 1996 et 17% en 2002. Entre 2002 et 2009, le nombre d’étudiants en formation scientifique ou en ingénierie a décru de 5,9%, celui des étudiants en sciences fondamentales de 17%, celui des SVT de 9,4%.»   (P. Bruckner, dans «Le fanatisme de l’Apocalypse», p.172 et 173) 

© 2011-2012-2013 John Philip C. Manson