Scepticisme à propos du génie en mathématiques

Hier, je suis tombé sur cette nouvelle : http://fr.news.yahoo.com/homme-cogne-t%C3%AAte-devient-g%C3%A9nie-124000560.html

On peut retrouver l’info par ici : http://www.apprendre-en-ligne.net/blog/index.php/2012/05/04/2046-un-homme-recoit-des-coups-a-la-tete-et-le-voila-genie-en-mathematiques

Cette médiatisation racoleuse incite au doute. Je vais procéder à un examen de l’histoire.

Je cite l’article : «Jason Padgett, qui avait abandonné ses études secondaires à cause de ses résultats catastrophiques, s’est mis après sa commotion cérébrale à dessiner des diagrammes très complexes sans comprendre ce qui lui arrivait.» […] «Je suis obsédé par les nombres, par la géométrie », confie-t-il. Il ajoute qu’il n’y a pas un seul instant désormais où il ne voit des schémas dans sa tête. « Je vois des morceaux du théorème de Pythagore partout. Chaque petite courbe, chaque spirale, chaque arbre font partie de cette équation

Un génie en mathématiques ? J’en doute. Par contre, Padgett dit lui-même ici http://fineartamerica.com/profiles/jason-padgett.html qu’il est un artiste qui dessine des fractales. Il a vraisemblablement des talents artistiques indéniables, mais ses talents se limitent à cela : la géométrie fractale artistique.

On apprend également via Google que Padgett est atteint de synesthésie depuis sa commotion cérébrale : ses perceptions sensorielles se confondent entre elles, d’où l’apparition d’images géométriques dans son esprit. Padgett se sert de cette particularité pour exercer ses talents d’artiste et il y réussit.

Mais premièrement, sa vision des maths se limite strictement à l’art des fractales, ces formes géométriques qui sont devenues son obsession.

Et deuxièmement, on ne devient pas un génie en mathématiques en si peu de temps. Dans la réalité, si les maths peuvent fonctionner avec 5% d’inspiration, il faut néanmoins 95% de transpiration, d’après les mots d’Albert Einstein lui-même. C’est un fait : l’aptitude aux mathématiques exige un certain nombre d’années d’expérience personnelle, cela représente beaucoup de travail , un effort, mais c’est variable selon les individus, et plus précisément une aptitude qui a besoin d’un entretien régulier. Ayant suivi moi-même un DEUG M.I.A.S. (Maths et Informatique Appliquées en Science), je peux dire que cela n’a pas été facile. Certaines personnes peuvent avoir certaines facilités naturelles pour acquérir des connaissances, mais ce ne sont pas des connaissances innées qui apparaissent par magie sans effort. Les mathématiques impliquent un effort, variable selon les individus, mais un effort réel qui nécessite du temps.

Les maths sont un domaine dont les niveaux sont diversifiés et progressivement gradués selon leur complexité pendant la scolarité. On ne peut pas devenir un génie en quelques jours ou en quelques semaines, il faut des années d’effort. On ne peut pas passer d’un niveau relativement élémentaire pour passer ensuite directement à un degré universitaire, car entre les deux cela représente des années de lacunes en connaissances. Les savoirs mathématiques ne tombent pas du ciel comme un don spontané, ces savoirs ne s’acquièrent que par du travail patient. Il faut du temps.

Prenons l’exemple du grand mathématicien Cédric Villani. C’est l’un des scientifiques les plus brillants de notre époque (médaille Fields 2010). Il est doué, très doué, je l’atteste, c’est vrai. Mais ses compétences sont le fruit de longues années d’études (études secondaires puis École Normale Supérieure, et Université Paris-Dauphine). D’ailleurs, ce serait intéressant de connaître son avis à propos de Jason Padgett.

En résumé, l’histoire de Jason Padgett (ayant reçu un coup sur la tête et qui devient supérieurement compétent en maths en peu de temps), je n’y crois pas une seconde. 

Les talents intuitifs, comme le chant, peuvent être un don. Mais comme le disait Jacques Brel, le talent ça n’existe pas, le talent c’est seulement l’envie de vouloir faire quelque chose. Jason Padgett, c’est une évidence, est motivé d’accomplir des choses. Mais les maths, si elles sont parfois occasionnellement apparentées à l’art, ne sont pas essentiellement intuitives. Les maths sont essentiellement fondées sur une implacable logique. Et la logique est un domaine sensiblement moins spontané que l’intuition.

Mon examen des œuvres d’art de Padgett conclut que ce sont des graphismes bien faits, mais cette remarque positive se limite à cela.

Sur le plan scientifique, Padgett s’égare en faisant l’amalgame des fractales avec l’équation E=mc² ainsi qu’avec la physique quantique. À ce niveau, cela s’apparente à de la religiosité ou du mysticisme.

Cette histoire me fait penser à celle (authentique) de Blaise Pascal : mathématicien, physicien, inventeur de la première machine à calculer, Pascal a le profil type du parfait génie, mais il connut une expérience mystique qu’il éprouva à la suite d’un accident de carrosse en octobre 1654. Pascal fut souvent en proie à des migraines violentes. Il mourut à 39 ans au lendemain d’une crise de convulsions. L’autopsie pratiquée après la mort de Blaise Pascal révéla de graves problèmes stomacaux et abdominaux, accompagnés de lésions cérébrales…

En bref, un accident peut durablement altérer la santé ainsi que le sens critique d’un homme…

Si Padgett ne jure que par son art fractal, il risque d’être déçu s’il veut devenir prof et enseigner les mathématiques dans toute leur diversité. En effet, si Padgett a débuté des études à l’université, il risque de déchanter rapidement en constatant le contraste entre l’intuition propre aux arts et la rigueur logique et rationnelle des mathématiques.

De plus, il ne faut pas confondre le journalisme racoleur avec la transparence des faits. En effet, ce qu’on appelle le syndrome du Savant n’est pas un diagnostic médicalement reconnu. D’après Darold Treffert, environ la moitié des personnes affectées par le syndrome du Savant souffre d’autisme tandis que l’autre moitié a une autre invalidité du développement, un retard mental, une lésion ou une maladie cérébrale. Selon Treffert, un point commun que partagent quasiment tous les « Savants » (entre guillemets) est une mémoire prodigieuse d’un type spécial, une mémoire qu’il décrit comme « très profonde, mais extrêmement étroite« . Étroite dans le sens qu’ils sont capables de se souvenir mais qu’il leur est difficile de mettre leurs souvenirs en pratique.

Dans ces conditions, il est donc très difficile d’avoir une maîtrise satisfaisante des mathématiques dans leur globalité.

Dans le site Fineartamerica.com, on peut lire ceci au sujet de Padgett : «He is currently a student studying mathematics in Washington state where he is learning traditional mathematics so he can better describe what he sees in a more traditional form.»

Ainsi, Padgett est actuellement étudiant en maths dans l’État de Washington. Être synesthète c’est peut-être voir la géométrie différemment, intuitivement, mais les maths ça se résume à des années d’efforts à travers une rigueur de logique. On verra s’il réussit ses études, mais je doute qu’il puisse rattraper aussi vite des années de lacunes en maths, car pour réussir des études universitaires (surtout en maths) il faut y être solidement préparé… Quand Padgett parle du théorème de Pythagore, soyons conscient que ce célèbre théorème est de niveau élémentaire, c’est ce que l’on apprend au collège. Mais les mathématiques universitaires sont d’un autre niveau dont l’accessibilité dépend nécessairement des bases acquises en maths, depuis le collège en passant par le lycée.

Voici un profil authentique d’un grand mathématicien : http://pi.ac3j.fr/terence-tao-le-jeune-surdoue-des-mathematiques/ Parce que les travaux sérieux de Terence Tao sont évalués et validés par ses pairs, et ce ne sont pas de l’autopromotion par la voie de la presse.

Un scientifique est quelqu’un qui publie (seul ou en équipe) des articles scientifiques dans des publications scientifiques (referees), articles évalués par des experts. Utiliser la presse grand public sans passer par le circuit scientifique, c’est tromper le public, c’est usurper la science, à travers la confusion entre science, art et mysticisme.

Faire passer des œuvres d’art pour des travaux scientifiques, c’est de la déformation journalistique… De l’illusionnisme médiatique pour faire le buzz… À moins que l’on trouve des preuves arguant le contraire (équations mathématiques de niveau universitaire, travaux de recherche), mais les médias n’en montrent aucune.

© 2012 John Philip C. Manson

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