Quand Wikipedia manque d’objectivité dans la démarcation science/pseudoscience

  • Ainsi, je suis tombé assez rapidement sur l’article Biophoton. Article instructif en apparence, mais veuillez lire la page de discussion pour comprendre que le doute est la meilleure attitude à adopter : Discussion:Biophoton. Que les wikipediens ne me racontent pas avec mauvaise foi que l’objectivité n’est d’aucune utilité. Wikipedia a vraiment besoin d’objectivité. L’objectivité est une nécessité et un devoir quand on contribue à relayer des informations, et c’est l’un des devoirs de la charte déontologique du journalisme : parmi les devoirs, il y a le respect de la vérité, l’impératif de ne publier que des informations «dont l’origine est connue» ou accompagnées de réserves, et l’obligation de «rectifier toute information qui se révèle inexacte».

Copie d’écran des deux contributeurs sceptiques à l’encontre de l’article Biophoton (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :

  • C’est inquiétant : l’article Biophoton fut créé en 2008, il y a eu monsieur Laurent Mignon (merci à lui) qui a exprimé un début d’indignation en 2009, et moi j’apporte les preuve que l’article Biophoton est une imposture. Il s’est passé environ 4 années (juin 2008 – avril 2012), un article à disposition du public, avant ma mise au point. L’absence de réactions chez les contributeurs wikipédiens c’est effarant, et le pire c’est que ce n’est pas du tout la première fois.

Quand je formule une critique, c’est quand il y a des raisons, et je m’efforce d’apporter un point de vue constructif. Je ne dénigre pas l’encyclopédie en ligne, mais il faut améliorer celle-ci avec vigilance.

Wikipedia, c’est bien, c’est pour tout public, c’est facile d’accès, c’est rapide d’accès, mais il faut lire les articles avec certaines précautions, et il ne faut pas hésiter à modifier ce qui ne va pas.

SKEPTICS, WIKIPEDIA NEEDS YOU !

Au lendemain de l’édition de la page de discussion de l’article Biophoton, un nouveau commentaire est apparu. Voir l’image de copie d’écran ci-dessous :

Affaire à suivre…

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Liste d’articles de Wikipedia sur le thème de la physique quantique mais qui présentent des références sur le mysticisme, ou sur la pseudo-science, voire le divertissement (œuvre de fiction), ou les hypothèses trop spéculatives  (ces pages ont été trouvées via Google et via l’outil des pages liées à l’article «Mécanique quantique»):

  1. Biophoton (ça on en a parlé)
  2. Esprit quantique (concept controversé, ne pas confondre la conscience qui est une propriété immatérielle émergente de la matière avec les phénomènes neurochimiques a priori quantiques et la structure neuronale ; n’en déplaise Roger Penrose, la mécanique quantique n’a rien à voir avec la psychologie)
  3. Médecine quantique (escroquerie, voir : http://jpmanson.unblog.fr/2011/03/21/larnaque-de-la-physique-quantique-usurpee/)
  4. Biorésonance (concept fumeux dérivé de la médecine quantique)
  5. Cosmologie quantique (à prendre avec des pincettes ; les phénomènes locaux et à l’échelle subatomique peuvent être décrits comme quantiques, mais pas l’univers dans sa globalité du fait de son inconciliation avec la théorie de la relativité)
  6. Instanton de Hawking-Turok  (hypothèse très spéculative ; il faut se souvenir que la géométrie non euclidienne est un outil de représentation faillible et réfutable de la réalité mais n’est pas censé être la réalité elle-même ; le concept de rayonnement de Hawking appliqué aux trous noirs est plus crédible que le concept d’instanton)
  7. Miroir quantique (thème explicitement apparenté à la science-fiction, en particulier la série télévisée Stargate SG1 ; c’est le seul cas où le mot «quantique» est présenté publiquement comme une fiction, donc à distinguer des pseudo-sciences et du mysticisme qui cachent volontairement le caractère fictif de leurs doctrines dans le seul but de tromper autrui)
  8. Univers parallèles  (hypothèse trop spéculative, c’est de la métaphysique, ce n’est plus une hypothèse scientifique ; voir ici : http://jpmanson.unblog.fr/2010/11/04/univers-paralleles-et-paradoxe/)
  9. Mioara Mugur-Schächter (sans faire une quelconque critique de la personne qui fait l’objet d’une biographie dans l’article éponyme, je dois considérer cependant que l’article qui lui est consacrée est assez flou et confus : par exemple on peut y lire une invalidation de théorème, l’expression est elle-même un oxymore, auquel cas il faudrait dire que ce n’est plus un théorème puisqu’il y a (a priori) une réfutation… ; en effet un théorème est clairement démontré, tandis que ce qui est a priori un possible théorème n’est qu’une conjecture ; dans l’ensemble du texte de l’article, ça mérite une révision profonde de la rédaction car l’on n’y comprend pas grand chose de concret)
  10. Micro trou noir (si la théorie quantique peut s’appliquer aux plus petits trous noirs, l’hypothèse de dimensions supplémentaires d’espace est très spéculative et ne repose sur aucune justification empirique qui pourrait suggérer la crédibilité de l’existence de ces dimensions ; si l’espace-temps à 4 dimensions permet de bien décrire la théorie de la relativité générale en conformité avec les faits, le concept de dimensions supplémentaires d’espace est à considérer avec précaution ; pour comprendre mon scepticisme, voir la page Théorie des cordes au paragraphe «Limitations et controverses concernant les théories des cordes» ; en effet, un ensemble d’hypothèses sans preuves empiriques ne font pas une théorie scientifique, il n’y a de théories scientifiques qu’avec l’appui de preuves empiriques au moyen d’hypothèses ayant la possibilité d’être réfutables).
  11. Seth Lloyd (je cite le paragraphe controversé : «Dans son ouvrage de vulgarisation scientifique, Programming the Universe, Lloyd déclare que l’Univers est lui-même un immense calculateur quantique exécutant un programme cosmique qui produit ce que nous voyons autour de nous ainsi que nous-même. Selon Lloyd, une fois que nous aurons une compréhension complète des lois de la Physique, nous serons capable d’utiliser des calculateurs quantiques de petite échelle afin de comprendre l’univers dans sa totalité.» ; je réponds à cela que nos connaissances des lois de la physique resteront toujours incomplète et les théories scientifiques comporteront toujours des incertitudes, je pourrais développer mes arguments, je l’ai peut-être déjà raconté, mais ce serait trop long de tout détailler ici ; pour faire court, je veux dire que le processus de construction de nos connaissances se base sur l’élimination du superficiel par réfutation des hypothèses, et le nombre d’hypothèses concevables est comparativement beaucoup plus grand que le nombre de lois physiques factuelles, et c’est parce que nous avons une représentation mathématique faillible de la réalité qui fait que cette réalité ne sera jamais directement connaissable dans toute son essence ; une quelconque théorie unique qui explique tout de façon complète et certaine c’est une chimère, une utopie qui se heurte par contradiction contre le critère épistémologique de réfutabilité : la science élimine ce qui est superflu, elle n’a pas vocation à ériger des dogmes fixes ni des vérités définitives ; seul ce qui est complet est a priori définitif, la science en soi ne sera jamais complète, elle ne vise pas un but illusoire de connaissance complète finale… Ensuite, autre paragraphe douteux : «Selon Lloyd, nous pourrions simuler dans un ordinateur l’univers tout entier dans les 600 prochaines années», or là aussi ça ne va pas, car pour simuler l’univers tout entier, il faudrait utiliser chacun des 10 puissance 80 atomes de l’univers observable lui-même pour le simuler complètement, et pour être réaliste on n’aura toujours qu’une possibilité de simuler l’univers qu’en partie, mais jamais dans sa totalité, à moins d’utiliser un ordinateur quantique, mais celui-ci ne pourra pas lui-même simuler les propriétés quantiques à l’échelle subatomique de tout l’univers observable, ce qui maintient le paradoxe).
  12. Jean-Émile Charon (un contributeur lucide fait remarquer avec pertinence que «la mécanique quantique n’admet aucune interprétation en rapport avec la conscience ou la philosophie.»)
  13. Princeton Engineering Anomalies Research (PEAR) (alors là, cet article est plus que douteux, il est même classé parmi la catégorie «Organisation de parapsychologie» et il fait partie du portail du Paranormal… Voila un spécimen classique de pseudo-science).
  14. Institut métapsychique international  (après lecture, l’article est relatif à la parapsychologie « scientifique », mais la page de discussion fait part de l’indignation des sceptiques qui se plaignent de censure et qui déclarent que sur Wikipedia la croyance au paranormal règne en maître, et que toute information critique sur les pages pro-paranormals sont très rapidement supprimées par leurs adeptes ; moi-même je suis d’accord avec ces sceptiques qui ont raison de dénoncer le prosélytisme idéologique de certains contributeurs qui se fichent absolument de l’objectivité et qui voient en Wikipedia un vecteur idéal de propagande parce que c’est un site très fréquenté et rapide à éditer)
  15. Ervin László (c’est un philosophe qui relie la théorie quantique avec le concept d’un espace nommé Akasha, ce dernier étant connu pour être une croyance védique propre à l’hindouisme et la spiritualité en Inde, et cet amalgame semble une tentative de conciliation entre la science et la religion, or ce n’est pas le but de la méthodologie scientifique ni de l’épistémologie ni des théories scientifiques. Pour en dire un peu plus, le concept de mémoire akashique est un concept ésotérique créé par la Théosophie à la fin du dix-neuvième siècle à partir d’éléments de la philosophie indienne, et ce concept est populaire de nos jours chez le New Age ; bref c’est de la philosophie, de la spiritualité, mais cela diverge de l’attitude scientifique, on ne peut pas tout mélanger. Cet auteur a écrit un livre «Science and the Akashic Field: An Integral Theory of Everything», ce qui veut dire «La science et le champ akashique : une théorie intégrale du Tout»).
  16. Holisme (ce concept consiste en une interprétation globale et synthétique de la réalité, et cela s’oppose à la pensée analytique selon laquelle chaque partie est étudiée, en ce sens le holisme est une approche différente du scepticisme scientifique fondé sur l’analyse patiente dont le but est la recherche de failles et d’erreurs ; ainsi le holisme peut-il permettre une approche épistémologique permettant le critère de réfutabilité ? ; et le holisme ne risque t-il pas de céder à l’analogisme et la métaphore plutôt que de se baser sur des relations de causalité ? ; ces questions valent d’être posées car l’article Holisme est liée à l’article Mécanique quantique dans Wikipedia… La page sur le Holisme raconte même que le concept de holisme est très polémique depuis sa création, à travers une utilisation idéologique : le terme « holitisque » est abondamment utilisé par les milieux antisciences, les mouvements ésotériques et les groupes sectaires).
  17. Ontologie (philosophie)   (la métaphysique n’a aucun rapport avec les théories scientifiques comme la physique quantique).
  18. Pierre Teilhard de Chardin (qui fut un philosophe, théologien et paléontologue français ; il avait une conception spiritualiste du cosmos ; il a récupéré des sciences hors de leur contexte comme la théorie de l’évolution pour inventer le concept de point Oméga qui serait le but ultime de l’évolution à travers les concepts de noosphère et de Christ cosmique, mais la théorie de l’évolution n’a aucun déterminisme car chaque étape évolutive des espèces est imprévisible ; il s’agit d’un cas criant d’amalgame idéologique entre la science et la religion).
  19. Paul Feyerabend (philosophe connu pour son déni de la méthode scientifique, sa position était profondément incompatible avec le rationalisme et les critères admis de la scientificité, sa position radicale consistait en l’absence de méthode au profit d’un relativisme philosophique… ; sa proche conception de la science se résume à admettre que «tout est bon» ; si sa philosophie était appliquée uniformément dans le monde, cela ferait pleurer de joie les prophètes des pseudo-sciences…).
  20. Hydrino (particule hypothétique désignant l’atome d’hydrogène dans un nouvel état selon lequel l’électron aurait une orbitale plus proche du proton ; ce concept a voulu servir à expliquer et justifier la fumeuse fusion froide ; l’hypothèse de l’hydrino est en contradiction avec les lois de la physique quantique…)
  21. Théorie de Heim  (pseudo-science très habilement sophistiquée pour mieux tromper les gens ; la théorie de Heim n’a jamais été publiée dans des revues scientifiques à comité de lecture, et sa diffusion en dehors du circuit académique est à prendre avec des pincettes… Dans le Wikipedia anglais, la théorie de Heim est classée dans la catégorie «Fringe physics», terme équivalent à «pseudo-science»).
  22. Pré Big Bang (ce modèle cosmologique peut-il permettre, lorsqu’une hypothèse est en soi fausse, d’invalider cette hypothèse au moyen d’une observation concevable ? ; il n’y a plus qu’à attendre les résultats du satellite Planck… Je suis franchement sceptique, sachant qu’un «pré Big Bang» avant même le commencement de l’espace-temps n’a pas de sens en physique…).

Sous réserve de dizaines d’autres cas…

  • Test statistique : sur 3250 pages connexes au mot « quantique » dans le Wikipedia francophone, il existerait environ 47 pages maximum a priori suspectes qui concernent des biographies de personnes, et environ 285 pages maximum a priori suspectes concernant des articles impersonnels désignant un concept ou une organisation.
  • Bilan statistique : 8 à 9% maximum des articles du Wikipedia francophone relatifs à la physique quantique seraient en fait une promotion du mysticisme quantique pseudo-scientifique ou une interprétation incorrecte de la physique quantique en reliant celle-ci à tort à des concepts philosophiques éloignés selon des degrés divers de ce qu’on attend d’une théorie scientifique ; et parmi ces articles, 16 à 17% maximum d’entre eux seraient des biographies de personnes contemporaines (ou de précurseurs) mêlées au mysticisme. En résumé, sur 100 articles qui parlent de la physique quantique, 8 à 9 au pire sont potentiellement suspects, et parmi ceux-ci on y trouve 1 à 2 articles biographiques d’un individu ayant une conception hors-sujet de la théorie quantique (un philosophe, un pseudo-scientifique ou un gourou).

© 2012 John Philip C. Manson

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4 réflexions sur “Quand Wikipedia manque d’objectivité dans la démarcation science/pseudoscience

  1. Je vois au moins quatre manières d’envisager le problème :
    – D’une part, le wikipédia francophone compte maintenant plus d’un million d’articles pour moins de 1000 contributeurs vraiment actifs (>100 edits/mois). Si la répartition était équitable, chaque contributeur actif devrait surveiller un périmètre de 1000 articles à lui tout seul… C’est évidemment mission impossible, et il y a des dizaines de milliers de coins d’ombre peu surveillés dans wikipédia où l’on peut écrire à peu près n’importe quoi, pourvu que l’on sache comment l’écrire (respecter les conventions de style et de sourçage).
    – D’autre part, la pénurie de contributeurs fait que les « surveillants » ne connaissent souvent rien au domaine qu’ils surveillent. Ainsi, en avril 2012, un bénévole de bonne volonté essayait d’empêcher les dérives plus ou moins délirantes d’un contributeur sur l’article consacré à « l’approche lacanienne de la psychose ». Hors ce modérateur bénévole, informaticien, n’a qu’un fond de connaissance de la psychanalyse, et encore moins de connaissance de la terminologie lacanienne (particulièrement obscur) : comment empêcher les dérives sur un sujet auquel on ne comprend rien?
    – Les articles les plus exacts sont donc ceux qui ont suffisamment de monde qui connait le sujet. En toute bonne logique, un article sur les Pokemons ou sur le chocolat (2 articles labellisés « Bon article ») a plus de chances d’être juste qu’un article sur des domaines moins grand-public tels que la physique quantique.
    – Par ailleurs, d’après la « rêgle du consensus », c’est le consensus des contributeurs qui décide au final. En pratique, la règle du consensus peut souvent devenir la rêgle du plus têtu, ou du plus hargneux, ou du plus grand nombre, ou de celui qui connait le mieux le réglement. Sur wikipédia, un scientifique chevronné peut facilement être mis en déroute sur sa spécialité par une foule d’idiots, ou par un idiot particulièrement persévérant.
    – Enfin, le risque cité ci-dessus (être mis en déroute sur sa propre spécialité) et l’envie de séparer loisir et travail font que les wikipédiens évitent souvent d’écrire sur leur activité professionnelle et écrivent plutôt sur leurs hobbies. Pour caricaturer, c’est le physicien qui écrit les articles traitant de jardinage, et c’est le jardinier passionné de sciences qui écrit les articles de physique.
    Au final, sur wikipédia, garantir un contenu scientifiquement valide sur des sujets très pointus relève souvent de la quadrature du cercle (je fais partie des contributeurs qui dans certains domaines ont essayé, puis finalement abandonné en désespoir de cause)…

  2. Merci pour votre commentaire, il est très intéressant.
    L’insuffisance du nombre de contributeurs est une cause de décadence de Wikipedia. De plus, les contributeurs ne maîtrisent pas toujours les concepts auxquels ils participent.
    Il faudrait des contributeurs spécialisés dans l’esprit critique dans des spécialités scientifiques (l’astrophysicien Alain Riazuelo est un contributeur précieux). Pour déceler les articles de Wikipedia qui présentent des contre-vérités ou un déni d’objectivité, il existe des méthodes : on recherche des mots-clés divers via Google en concentrant la recherche sur le site Wikipedia, par exemple les mots-clés comme « quantique » et « conscience » pointent parfois sur des articles qui font un usage détourné et abusif de la physique quantique pour en faire une doctrine mystique. On peut s’aider aussi avec la sérendipité qui permet de réaliser parfois des trouvailles fortuites.
    C’est vrai ce que vous dites : il arrive que des scientifiques dépités finissent par participer à des articles plus banals, car les articles pointus (ou ceux concernant les pseudo-sciences) dégénèrent parfois en dialogue de sourds.
    Pour que Wikipedia progresse en crédibilité : il faudrait davantage de contributeurs, surtout des sceptiques particulièrement obstinés et qui mènent leur mission jusqu’au bout.
    Si la communauté scientifique remplaçait la méthode scientifique par les critères de Wikipedia, nous glisserons rapidement dans l’obscurantisme et l’autoritarisme. Wikipedia mérite mieux que ses critères de neutralité qui restent inadaptés aux articles scientifiques car la science se base sur des critères épistémologiques les plus objectifs possibles.

    Les faits objectifs seuls ont raison, pas les hommes. Mais Wikipedia en fait un déni à cause d’une neutralité complaisante qui fixe un dogme : le relativisme des opinions. Mais la science, ça ne marche pas ainsi.

    • Merci pour votre réponse!
      Oui, la stagnation du nombre de contributeurs est un gros problème, d’autant plus que le nombre d’articles continuent à augmenter. Sauf erreur de ma part, d’après les articles « La fin de wikipédia » (1 à 3) sur le blog « Sans rationalité et sans finalité », le nombre de contributeurs s’est maintenant stabilisé selon une loi classique en dynamique des populations (la loi logistique), mais le nombre des articles continue à augmenter de manière linéaire (il s’agit probablement de l’intégrale d’une fonction logistique). Mathématiquement, si le nombre d’articles croît linéairement et que le nombre de contributeurs stagne, la proportion du du wikipédia effectivement sous surveillance diminue forcément en conséquence.

      Par ailleurs comme vous le dites, « les contributeurs ne maîtrisent pas toujours les concepts auxquels ils participent. » Je vais livrer un exemple tiré de ma propre expérience sur wikipédia, et qui ne m’est revenu en mémoire qu’après mon message précédent. Je contribuais sur un domaine spécifique (la radiophysique) où un petit nombre de professionnels reçoivent une formation spécialisée -les radiophysiciens- quand un grand nombre de gens reçoivent une formation superficielle (les étudiants en première année de médecine d’une part, et les Personnes Compétentes en Radioprotection, qui sont formées via un stage validant d’une semaine, d’autre part).
      Dans cette discipline, la définition d’une unité de mesure (le sievert) est complexe à saisir, ce qui représente une source courante de confusion. J’ai essayé une fois ou deux de mettre la définition exacte du sievert, telle que cette unité est effectivement définie dans la communauté scientifique. Je me suis fais régulièrement corriger par des contributeurs qui en savaient juste assez pour savoir que l’unité existait mais pas assez pour la comprendre et la la définir correctement. De guerre lasse, j’ai choisi une solution médiane : j’ai laissé une définition incomplète, qui ne correspond pas à la vraie définition de l’unité, mais qui est suffisamment simple pour qu’on laisse cette définition tranquille, et qu’on évite de la « corriger » par des erreurs…

      D’autre part, le cas d’Alain Riazuelo est un exemple intéressant, puisqu’il a effectivement choisi de s’impliquer dans la rédaction et rectification de wikipédia. Hors cet investissement lui a également valu des attaques personnelles sur un blog (« Alain Riazuelo, administrateur de Wikipédia, arbitre, Check-user et accessoirement chercheur au CNRS ») et pourrait (???) avoir joué un rôle dans dans l’affaire Bogdanoff, puisqu’un wikipédien indique sur la page de discussion d’Alain Riazuelo : « Pour ma part, j’ai soutenu les Bogdanoff face à vous Alain R, je les ai même ( sur Wp ) encouragé à porter l’affaire en justice contre vous […] » (voir aussi « Le cas Florebo quocumque ferar », sur le Bulletin des Administrateurs, semaine 18, jeudi 3 mai).
      Ainsi, s’il faudrait certes plus de contributeurs spécialisés, il faut également que ceux-ci soient armés de beaucoup de patience et de pas mal de courage…

      Pour ne pas tout mettre sur le dos de wikipédia, il faut également signaler un autre problème qui fait fuir les spécialistes : l’interdiction des « travaux innovants ». En théorie, un encyclopédiste doit seulement retranscrire l’état du savoir en se fondant sur les sources, sans jamais dépasser ce que disent les sources. S’il y a une vraie logique derrière cette exigence, cela signifie aussi qu’on ne doit jamais donner sa propre interprétation des sources. L’encyclopédiste doit se contenter d’être un filtre, tamisant seulement la connaissance de la société pour en extraire les connaissances notables, sans être autorisé à mettre en avant un avis ou une perspective personnelle. Ce rôle de simple retranscripteur des avis des autres peut être très ingrat pour un spécialiste (justement habitué à agir en expert et à donner sa propre opinion), ce qui fait que de nombreux spécialistes ont du mal à s’accoutumer à wikipédia. Les spécialistes aimeraient bien pouvoir agir comme s’ils publiaient dans un journal, sauf qu’en l’occurrence ils contribuent à wikipédia et que les règles y sont différentes. Dura lex sed lex, et cette pilule là peut être difficile à avaler.

      Au-delà de ces différents points, un problème important est une des règles centrales de wikipédia : « les administrateurs n’ont pas de rôle éditorial ». Concrètement, cela signifie que l’on peut faire interdire d’écriture un contributeur pour différentes motifs (attaques personnelles, « POV-pushing »…), mais on ne peut pas le faire interdire simplement parce qu’il raconte n’importe quoi. Si un contributeur veut introduire une théorie pseudo-scientifique quelconque, il faut prendre le temps de discuter patiemment avec lui jusqu’à arriver à une description « neutre » de cette théorie pseudo-scientifique. Disons les choses franchement: c’est incroyablement pénible.

      Il me semble converger ici avec la fin de votre message, où je me permets de vous citer (en partie) :
      « Si la communauté scientifique remplaçait la méthode scientifique par les critères de Wikipedia, nous glisserons rapidement dans l’obscurantisme et l’autoritarisme. […] Mais Wikipedia en fait un déni à cause d’une neutralité complaisante qui fixe un dogme : le relativisme des opinions. Mais la science, ça ne marche pas ainsi. »
      C’est un point que je n’ai jamais rencontré jusqu’à présent, et j’aurais été bien incapable de relier la sacro-sainte règle de neutralité aux théories relativistes (dont je n’ai qu’une connaissance très superficielle). Si vous en avez le temps, je serais heureux que vous développiez davantage ce point, particulièrement pertinent puisqu’il touche à l’un des 5 Principes Fondateurs de wikipédia.

  3. Lorsque j’ai évoqué le relativisme des opinions, je précise que ça n’a rien à voir avec les théories relativistes dans le sens de théorie scientifique de la relativité générale. Sur ce point qu’est le relativisme des idées, je désigne le courant posmoderniste dans le même sens que celui utilisé par le physicien Alan Sokal, dont voici un de ses livres qui parle de ce postmodernisme : http://www.amazon.fr/Pseudosciences-postmodernisme-adversaires-compagnons-route/dp/2738116159

    Dans cette optique, selon moi, Wikipedia à travers son critère de neutralité est clairement posmoderniste avec son relativisme des opinions. Car pour le postmodernisme, toutes les opinions se valent. Pour la science, les faits objectifs seuls se valent.

    Ce n’est pas la première fois que j’ai construit une critique de Wikipedia, j’ai développé des arguments plus précis il y a quelques mois.

    Voici les articles :

    https://jpcmanson.wordpress.com/2011/12/05/critique-de-la-neutralite-de-point-de-vue-de-wikipedia/
    http://jpmanson.unblog.fr/2011/07/04/critique-de-la-charte-wikipedienne-du-contributeur-en-science/

    Concernant le cas du Dr Riazuelo, j’admire son courage face aux intimidations. Je viens de lire ça dans l’actualité récente : http://www.ladepeche.fr/article/2012/05/06/1346887-37-chercheurs-toulousains-atomisent-les-bogdanov.html

    Puis concernant le recours aux sources pour étayer les articles de Wikipedia, il manque une condition nécessaire : il faut pouvoir exiger des sources fondées sur des critères objectifs. Je connais une citation de George Carlin : « N’apprenez pas seulement à vos enfants comment lire, enseignez les à se questionner sur ce qu’ils lisent, enseignez les à se questionner sur tout. ». Pour les sources dont s’inspire Wikipedia, il faudrait que ce soit pareil. Wikipedia n’a pas vocation à devenir l’officine des pseudo-sciences et des doctrines sectaires. Avec Wikipedia, on est à des années-lumière de l’Encyclopédie (ou dictionnaire raisonné des arts et des sciences) de Diderot à l’époque du siècle des Lumières. Wikipedia a un software efficace mais son contenu est peu fiable, Diderot et d’Alembert se retourneraient dans leur tombe s’ils voyaient ça…

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